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DAKAR, 01 Mars 2026—Le coup de sifflet final n’a pas tout arrêté. Près de six semaines après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, disputée le 18 janvier dans une atmosphère électrique et sous le signe d’une controverse arbitrale qui n’a pas fini de diviser le continent, les ondes de choc continuent de se propager bien au-delà des pelouses. Cette semaine, c’est dans les rues de Dakar que la colère a choisi de s’exprimer : des dizaines de manifestants ont bravé la chaleur pour exiger la libération immédiate de dix-huit de leurs compatriotes, condamnés par la justice marocaine pour faits de « hooliganisme » à la suite des incidents ayant émaillé la soirée de la finale.

Dix-huit hommes. Dix-huit familles sénégalaises suspendues à l’attente d’un mot de Rabat. Dix-huit destins devenus, malgré eux, le symbole d’une crise diplomatique et sportive qui interroge en profondeur les rapports entre nations africaines, le rôle du football comme miroir des tensions politiques, et la question brûlante de l’équité du traitement judiciaire réservé aux ressortissants étrangers dans le contexte d’une compétition continentale.

La nuit qui a tout embrasé

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans les prétoires marocains et les artères de Dakar, il faut revenir à cette nuit du 18 janvier. La finale de la CAN, événement footballistique le plus regardé du continent africain, s’est transformée en brasier. Les détails précis des incidents restent sujets à interprétation selon les sources, marocaines ou sénégalaises, mais le résultat, lui, est incontestable : des affrontements ont éclaté dans et autour du stade, des supporters sénégalais ont été interpellés par les forces de l’ordre marocaines, et la machine judiciaire s’est mise en marche à une vitesse que certains observateurs ont jugée expéditive.

Dix-huit d’entre eux ont été condamnés. Le chef d’inculpation retenu le « hooliganisme » est une qualification dont la définition juridique varie sensiblement selon les législations nationales, et que les avocats de la défense contestent avec vigueur, arguant d’une disproportion manifeste entre les faits reprochés et les peines prononcées.

« Ces hommes n’étaient pas des casseurs. C’étaient des pères de famille, des jeunes, venus soutenir leur équipe nationale », témoigne l’un des proches des condamnés, joint par téléphone depuis la banlieue dakaroise. « On nous a dit qu’ils seraient rentrés le lendemain. Ils sont toujours là-bas. »

Dakar dans la rue : entre solidarité et diplomatie contrainte

Les manifestations qui ont agité Dakar cette semaine revêtent une signification qui dépasse la simple expression de la solidarité populaire. Dans un pays où le football constitue un ciment identitaire puissant les Lions de la Teranga sont champions d’Afrique en titre depuis leur consécration au Cameroun en 2022 l’emprisonnement de supporters au Maroc a rapidement pris une dimension nationale.

Des collectifs citoyens, des associations de supporters, mais aussi des voix politiques ont rejoint le mouvement, réclamant à la fois la libération des dix-huit détenus et une prise de position plus ferme des autorités sénégalaises vis-à-vis de leurs homologues marocains. La question est délicate : le Sénégal et le Maroc entretiennent des relations bilatérales denses, tissées de coopérations économiques, religieuses et diplomatiques que ni Dakar ni Rabat n’ont intérêt à fragiliser durablement.

Le gouvernement sénégalais s’est jusqu’ici contenté de déclarations mesurées, évoquant des « démarches consulaires en cours » et assurant suivre « avec attention » la situation des ressortissants détenus. Une prudence que les familles des condamnés vivent comme un abandon.

La CAN sous le feu des critiques

Au-delà du sort des dix-huit supporters, c’est l’organisation et le déroulement de cette finale qui concentrent les critiques les plus acerbes. La rencontre a été entachée de décisions arbitrales contestées, d’incidents dans les tribunes et d’une gestion sécuritaire dont les méthodes ont été remises en question par plusieurs organisations de défense des droits des supporters.

La Confédération africaine de football (CAF), dont le siège est au Caire, n’a pas encore apporté de réponse publique détaillée aux appels qui lui sont adressés pour qu’elle intervienne en faveur des supporters incarcérés ou qu’elle mandate une commission d’enquête indépendante sur les incidents du 18 janvier. Son silence est lui-même devenu un sujet de controverse.

« La CAF a une responsabilité morale et institutionnelle envers les supporters africains qui se déplacent pour vivre ces compétitions, estime un juriste spécialisé en droit du sport, contacté par notre rédaction. Elle ne peut pas organiser une fête continentale et se laver les mains de ce qui s’y passe. »

Un miroir tendu à l’Afrique du football

L’affaire des dix-huit supporters sénégalais révèle, en creux, les tensions qui traversent le football africain dans une période de mutations profondes. Le continent ambitionne de peser davantage sur la scène mondiale la candidature commune du Maroc, du Portugal et de l’Espagne pour la Coupe du monde 2030, avec des matchs prévus sur le sol africain, en est l’illustration mais peine encore à garantir à ses propres ressortissants un traitement uniforme et équitable lorsque le sport cède la place aux faits divers.

L’émotion est d’autant plus vive que le Sénégal et le Maroc sont deux nations qui se perçoivent, l’une et l’autre, comme des modèles de stabilité et de rayonnement sur le continent. Voir leurs supporters s’affronter dans les rues, puis dans les tribunaux, est vécu des deux côtés comme une blessure dont personne ne voulait.

L’attente

À Dakar, les mères attendent. Certaines n’ont pas eu de nouvelles directes de leur fils depuis des semaines. Les transferts de fonds pour payer les avocats s’organisent entre voisins, entre membres de la diaspora. Une cagnotte a été lancée sur les réseaux sociaux, relayée par des milliers d’internautes.

Dans les ruelles du quartier de la Médina, un vieil homme assis devant sa boutique résume d’une phrase ce que beaucoup pensent tout bas : « Le football devrait nous rapprocher. Pas nous séparer derrière des grilles. »

Le dossier des dix-huit est désormais sur le bureau des diplomates. Il est aussi, irréductiblement, dans le cœur d’un peuple qui réclame que ses fils rentrent à la maison.

Notre rédaction a sollicité des réponses auprès du ministère marocain de la Justice, de la CAF et du ministère sénégalais des Affaires étrangères. Aucune réponse n’était parvenue au moment de la mise sous presse.

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