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Alors que le pays tente de panser les plaies de décennies de conflits, une question existentielle traverse Bangui et les provinces : la République centrafricaine a-t-elle encore des dirigeants à la hauteur du titre d' »homme d’État » ? Entre un président reconduit dans ses fonctions et une opposition qui refuse de jouer le jeu démocratique, c’est l’idée même de l’institution républicaine qui se trouve prise en étau. Enquête sur une défiance réciproque et ses zones d’ombre.

Dans l’idéal républicain, la politique est un combat d’idées, une confrontation de projets pour le bien commun. En République centrafricaine, les dernières années ont donné à voir une tout autre réalité : celle d’une lutte d’hommes, frontale, où les règles du jeu institutionnel semblent souvent reléguées au rang d’accessoires.

À l’heure où Faustin-Archange Touadéra a été reconduit à la tête du pays pour un nouveau mandat, une question fondamentale taraude les esprits : un peuple peut-il respecter les institutions de son pays quand ses propres dirigeants, qu’ils soient du côté de la majorité ou de l’opposition, leur infligent des coups de boutoir répétés ?

La politique ou le combat des egos

« La politique est un combat d’idées, pas un combat d’homme à homme. » Cette maxime, qui fonde la démocratie représentative, semble aujourd’hui bien lointaine sur les bords de l’Oubangui. Depuis des mois, le jeu politique centrafricain s’apparente davantage à une guerre de positions qu’à un débat d’idées.

D’un côté, le président Faustin-Archange Touadéra, fort d’un soutien international et d’une assise sécuritaire solide, verrouille un système qui lui a permis de se maintenir au pouvoir au-delà des mandats initialement prévus par la Constitution. De l’autre, l’opposition, emmenée par des figures comme Anicet-Georges Dologuélé, conteste la légitimité du processus sans toujours proposer d’alternative crédible.

Entre les deux, un fossé d’incompréhension et de défiance mutuelle qui semble se creuser un peu plus chaque jour. Les accusations de fraude, les appels au boycott, les recours rejetés, les passes d’armes médiatiques : tout concourt à donner l’image d’une classe politique plus préoccupée par ses querelles intestines que par le sort des 6 millions de Centrafricains.

Touadéra-Dologuélé : les racines d’une rivalité

Que se passe-t-il réellement entre Faustin-Archange Touadéra et Anicet-Georges Dologuélé ? Pour comprendre l’antagonisme qui oppose ces deux hommes, il faut remonter le fil d’une histoire politique commune.

Anciens compagnons de route, tous deux ont occupé des postes clés dans les gouvernements successifs. Dologuélé, ancien Premier ministre de 1999 à 2001 sous la présidence d’Ange-Félix Patassé, incarne une certaine continuité de l’État. Touadéra, universitaire devenu Premier ministre de François Bozizé avant de conquérir la présidence en 2016, représente quant à lui l’ordre établi, soutenu par une alliance sécuritaire avec Moscou qui a profondément redessiné l’équilibre des forces dans le pays.

La rivalité entre les deux hommes dépasse le simple cadre électoral. Elle touche à la conception même du pouvoir et de la légitimité.

Pour les partisans de Dologuélé, Touadéra est un président qui s’est maintenu par la force des armes plus que par la volonté populaire.

Pour les soutiens de Touadéra, Dologuélé incarne une opposition qui refuse les règles du jeu démocratique et préfère la contestation systématique à la construction d’alternatives.

Cette opposition frontale a trouvé son point d’orgue lors des dernières échéances électorales. L’appel au boycott lancé par le camp Dologuélé, suivi de contestations post-scrutin, a placé le pays dans une impasse politique dont il peine à sortir.

Le mystère Dologuélé et l’ombre d’un « secret de Dieu »

Notre rédaction s’interroge : y a-t-il une ombre cachée, un « secret de Dieu » derrière cette impasse politique ? Si l’on écarte la lecture mystique, cette expression populaire renvoie souvent, en Afrique centrale, à ces réalités indicibles, ces arrangements secrets, ces alliances invisibles qui déterminent le cours de la politique bien plus que les discours officiels.

Le « secret » le moins bien gardé de Bangui concerne sans doute le rôle des puissances étrangères dans l’équation centrafricaine. Depuis 2018, le déploiement de paramilitaires russes à la demande de Touadéra a profondément modifié la donne sécuritaire, mais aussi politique. En échange d’un soutien militaire décisif contre les groupes armés qui contrôlaient une grande partie du territoire, Moscou a obtenu des accès privilégiés aux ressources naturelles du pays.

Ce réalignement stratégique a offert à Touadéra les moyens de sa politique de reconquête territoriale, mais au prix d’une fragilisation de la souveraineté nationale. La République Centrafricaine est-elle encore maîtresse de son destin quand ses choix sécuritaires sont aussi dictés par des intérêts étrangers ?

Du côté de Dologuélé, d’autres ombres planent. Ancien banquier à la tête de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), il dispose de réseaux et de soutiens financiers dont l’origine interroge parfois. Rien d’illégal, certes, mais suffisamment d’opacité pour alimenter les spéculations dans les chaumières de Bangui.

Quand les institutions vacillent

La grande perdante de cette séquence politique, c’est l’institution républicaine. La révision constitutionnelle qui a permis à Touadéra de briguer un nouveau mandat a jeté un voile de suspicion sur la volonté du pouvoir de respecter les règles qu’il est censé incarner. La gestion du contentieux électoral par les instances compétentes n’a fait qu’aggraver cette défiance.

L’opposition, de son côté, n’est pas exempte de tout reproche. En appelant au boycott, puis en contestant des résultats validés par l’instance compétente, elle prend le risque de délégitimer par avance toute l’architecture républicaine. On ne peut à la fois refuser le jeu et contester les résultats d’un jeu auquel on a choisi de ne pas participer.

Entre ces deux postures, où se trouve l’intérêt général ? Où se niche la préoccupation pour le sort des Centrafricains, dont 71 % vivent sous le seuil de pauvreté, manquent de services de base et subissent un coût de la vie de plus en plus élevé ?

Une population en quête de repères

Pendant que les politiques s’écharpent, la population, elle, subit. Dans les quartiers de Bangui privés d’eau courante, les femmes font la queue dès 3 heures du matin pour un simple bidon. Dans les provinces, l’insécurité reste latente malgré les progrès affichés par le pouvoir. L’économie ne décolle pas, les perspectives d’avenir pour les jeunes sont quasi inexistantes.

Dans ce contexte, la question du respect des institutions peut sembler presque abstraite. Pourtant, elle est fondamentale. Car sans institutions solides et respectées, il n’y a pas d’État de droit. Et sans État de droit, il n’y a pas de développement possible.

Les Centrafricains le savent intuitivement. S’ils aspirent à la paix et à la stabilité, ils aspirent aussi à des dirigeants qui placent l’intérêt général au-dessus de leurs querelles personnelles. Ils attendent de leurs responsables politiques qu’ils soient enfin à la hauteur du titre d' »homme d’État ».

L’urgence d’une refondation

Alors, y a-t-il encore des hommes d’État en Centrafrique ? La réponse est moins simple qu’il n’y paraît. Un homme d’État n’est pas seulement celui qui gouverne, c’est aussi celui qui accepte de perdre le pouvoir quand le peuple en décide ainsi. C’est celui qui place l’institution au-dessus de sa personne, la nation au-dessus de son camp.

De ce point de vue, le chemin à parcourir reste long. Touadéra peut se prévaloir d’avoir ramené une relative stabilité dans un pays meurtri, mais au prix d’une instrumentalisation des institutions qui fragilise leur légitimité à long terme. Dologuélé incarne une opposition nécessaire, mais qui peine à exister dans un espace politique verrouillé sans tomber dans la contestation systématique.

La République Centrafricaine a besoin d’une refondation de son contrat social. Elle a besoin de dirigeants capables de transcender leurs egos pour construire un avenir commun. Elle a besoin, enfin, que la politique redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un combat d’idées au service du bien commun.

Le « secret de Dieu », s’il existe, n’est peut-être que celui-là : un pays riche de ses potentialités, fort de la résilience de son peuple, mais qui attend encore que ses élites soient à la hauteur de son destin.

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