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Notre rédaction s’interroge : la Cour constitutionnelle a validé la candidature d’Anicet Georges Dologuélé à l’élection présidentielle, donc Dologuélé a-t-il droit à son passeport ? La question, en apparence anodine, touche au cœur du problème centrafricain. Depuis des mois, l’ancien Premier ministre et candidat à la présidentielle se heurte à un refus obstiné de l’administration de lui délivrer ce document pourtant essentiel. Et ce, malgré une décision de justice claire reconnaissant sa nationalité. Décryptage d’un scandale d’État qui en dit long sur la dérive autoritaire du régime de Bangui.

C’est une histoire kafkaïenne qui se joue depuis plusieurs mois à Bangui. Celle d’un homme, ancien chef du gouvernement, candidat à la présidence de la République, député élu, qui se voit refuser le droit le plus élémentaire : la possession d’un passeport. Et ce, alors même que la plus haute juridiction du pays a formellement reconnu sa nationalité centrafricaine.

Anicet-Georges Dologuélé, président de l’Union pour le renouveau centrafricain (URCA), a vu sa candidature validée le 14 novembre 2025 par le Conseil constitutionnel pour l’élection présidentielle du 28 décembre. À cette occasion, les juges ont rejeté les requêtes contestant sa nationalité, rappelant qu’aucun acte administratif n’attestait officiellement d’une perte de sa nationalité centrafricaine.

Tout semblait donc en ordre. La question de la nationalité était réglée. Dès lors, l’obtention d’un passeport, acte administratif classique pour tout citoyen, aurait dû n’être qu’une simple formalité.

Il n’en a rien été.

Une chronique d’un déni annoncé

La réalité est tout autre. Le gouvernement centrafricain refuse obstinément de renouveler le passeport d’Anicet-Georges Dologuélé, et ce en dépit de la décision de justice. Dans un communiqué publié le 18 février 2026, Arsène Elien, Coordonnateur de la Plateforme des Jeunes Leaders de l’Opposition Démocratique (PJLOD), a dénoncé ce qu’il qualifie de « scandale ».

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut retracer la chronologie des événements.

Le 23 septembre 2025, Dologuélé dépose une demande régulière de passeport. Un récépissé lui est remis. Face au silence de l’administration, il adresse une lettre de réclamation le 7 octobre. Le 9 octobre, le ministère de l’Intérieur lui répond qu’il aurait perdu la nationalité centrafricaine et doit demander une réintégration une affirmation juridiquement fausse, comme le confirmera le Conseil constitutionnel un mois plus tard.

Le 16 octobre, à la requête du procureur, le Tribunal de grande instance de Bangui annule son certificat de nationalité délivré en 2012. Une décision qui contredit frontalement la hiérarchie des normes.

Le 14 novembre 2025, le Conseil constitutionnel rend sa décision : Anicet-Georges Dologuélé n’a jamais perdu la nationalité centrafricaine. Les juges soulignent qu’en l’absence de décret constatant ladite perte, sieur Anicet Georges Dologuélé ne saurait être soumis à l’obligation de formalités de réintégration ».

Logiquement, le 2 décembre, Dologuélé écrit au ministre de l’Intérieur pour demander la restitution de son passeport, décision constitutionnelle à l’appui. Aucune réponse.

Le 3 février 2026, il saisit le président de l’Assemblée nationale, dénonçant une grave injustice et rappelant qu’il est député en exercice et qu’il doit se soigner à l’étranger. Toujours aucun retour.

Enfin, le 13 février 2026, un nouveau dossier de passeport est déposé dans les services compétents. La réponse des fonctionnaires est immédiate et révélatrice : refus de recevoir la demande « sur instructions de la hiérarchie ».

Un « apatride » reconnu citoyen par la justice

La situation confine à l’absurde. Comme le souligne Dologuélé lui-même sur le réseau X (ex-Twitter) le 16 février 2026 : « C’est confirmé, le Gouvernement de mon pays me considère toujours comme APATRIDE ! Malgré la décision du Conseil Constitutionnel du 14 novembre 2025 relative à ma nationalité centrafricaine jamais perdue, malgré ma correspondance du 2 décembre 2025 au Ministre de l’Intérieur… ».

Un observateur résume le paradoxe avec ironie : « Jamais un candidat à la présidence n’a été maintenu dans un tel vide juridique par son propre État. La République Centrafricaine écrit là une page sombre de son histoire contemporaine ».

Ce refus de délivrer un passeport à un opposant politique n’est pas un simple incident administratif. C’est un acte politique de bannissement intérieur, une tentative de fabriquer un apatride, un opposant sans droits, un citoyen sans existence juridique.

Comme le rappelle un juriste cité dans une analyse publiée le 21 février, « la non délivrance d’un titre de voyage à un citoyen constitue non seulement une atteinte grave à la liberté de circulation qui est un droit fondamental garanti par la constitution mais aussi un moyen de pression du pouvoir de Bangui pour réduire l’opposant au silence ou à la capitulation ».

L’instrumentalisation de l’administration

Ce qui inquiète le plus les observateurs, c’est la méthode. Le recours à des « instructions de la hiérarchie » pour justifier l’inaction administrative trahit une chaîne de commandement qui court-circuite le droit. Les agents publics, censés appliquer les lois et respecter les décisions de justice, deviennent les exécutants d’une politique d’exclusion.

Pour Arsène Elien, ce refus n’a rien d’un simple retard administratif, « c’est un acte politique posé en pleine conscience ». Ce qui aggrave la situation, c’est que le pouvoir en place a choisi de passer outre une décision rendue par ses propres tribunaux. En agissant ainsi, Bangui envoie un message troublant : la justice centrafricaine ne vaut que lorsqu’elle serve les intérêts du gouvernement, et pas un jour de plus.

Cette instrumentalisation des institutions républicaines pour nuire aux adversaires politiques génère une méfiance profonde entre les protagonistes politiques, rendant impossible toute main tendue du pouvoir à l’opposition.

Une question de principe au-delà du cas personnel

Au-delà du cas personnel d’Anicet-Georges Dologuélé, c’est le principe même de la libre circulation des citoyens et des représentants politiques qui est en jeu. Refuser un passeport à un ancien Premier ministre, candidat reconnu par l’institution censée garantir la régularité du processus électoral, relève d’une logique d’étouffement politique qui dit long sur l’état de la démocratie centrafricaine.

Comme le souligne la PJLOD, « le droit de circuler librement et de disposer de documents de voyage valides n’est pas une faveur accordée par les gouvernants. C’est un droit humain reconnu et protégé, que nul régime ne peut retirer à un citoyen au seul motif qu’il appartient à l’opposition ».

En privant Anicet-Georges Dologuélé de son passeport, le pouvoir centrafricain ne s’attaque pas seulement à un homme. Il s’attaque à un principe : celui selon lequel tous les citoyens sont égaux devant la loi, quelle que soit leur couleur politique ou leur position vis-à-vis du gouvernement en place.

Les partenaires internationaux face à leurs responsabilités

Cette affaire dépasse largement les frontières centrafricaines. Les partenaires internationaux de la Centrafrique observent ces développements avec une attention croissante. Un élu du peuple, reconnu comme citoyen par la plus haute juridiction du pays, se voit refuser les attributs élémentaires de cette citoyenneté.

Dans un pays largement dépendant de l’aide extérieure, ces pratiques alimentent des questionnements sur la qualité de la gouvernance et le respect de l’État de droit. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA), dont le mandat a été reconduit jusqu’au 15 novembre 2026, a pour mission notamment d’appuyer l’extension de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Mais qu’en est-il du respect de l’État de droit par l’État lui-même ?

Le BRDC (Bloc républicain pour la défense de la Constitution) dénonce un processus électoral verrouillé et met directement en cause le chef de l’État et les institutions chargées de l’organisation et de la validation des élections. La coalition affirme que le pouvoir issu du scrutin ne reflète pas la volonté populaire et dénonce un mécanisme électoral qu’elle juge contrôlé par l’exécutif.

La stratégie du légalisme face à l’arbitraire

Face à cette situation, Anicet-Georges Dologuélé maintient une posture de légalisme. En se présentant comme un « citoyen discipliné », il cherche à montrer que son combat se mène sur le terrain du droit et non sur celui de la confrontation. Cette stratégie vise à exposer l’arbitraire gouvernemental tout en conservant une image de responsable politique respectueux des institutions, même quand celles-ci le bafouent.

Le 16 février, dans une déclaration publique, il rappelait avoir respecté toutes les procédures et avoir saisi toutes les institutions compétentes, sans succès. Le message est clair : ce n’est pas lui qui refuse le jeu démocratique, c’est le pouvoir qui l’en exclut par des moyens administratifs.

Une dérive qui interroge sur l’avenir

L’affaire du passeport d’Anicet-Georges Dologuélé est bien plus qu’un simple fait divers politico-administratif. Elle est le révélateur d’une dérive profonde du régime centrafricain. Confiscation des résultats électoraux, instrumentalisation de l’administration, mépris des décisions de justice : tous les ingrédients d’un système autoritaire sont réunis.

Un observateur met en garde : « Quand la nationalité devient une arme politique, plus aucun citoyen n’est en sécurité. La République Centrafricaine doit choisir : l’État de droit ou l’arbitraire ».

Le 21 février 2026, Bernard Selemby Doudou, juriste et environnementaliste, écrivait depuis Limassa un message qui résonne comme un avertissement : « Quand les Centrafricains vont se lever, aucune armée au monde ni même vos vénérés mercenaires du groupe Wagner ne pourront vous aider… Ce sera l’apocalypse qui tournera une page sombre qualifiée de calamité politique de notre chère patrie ».

Entre la tentation autoritaire et le respect des institutions, entre le déni de justice et l’État de droit, la République Centrafricaine est à la croisée des chemins. L’affaire Dologuélé, par sa dimension symbolique, pourrait bien être le test décisif. Car comme le rappelle un adage juridique : « Le droit n’est pas négociable. La nationalité n’est pas une récompense politique. La citoyenneté n’est pas une faveur présidentielle ».

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