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DAKAR, 03 Mars 2026 – C’est un coup de tonnerre dans le paysage social sénégalais. Alors que le pays tente de panser les plaies d’une transition politique mouvementée et de rassurer des créanciers internationaux suspicieux, le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye a choisi la manière forte. Les salaires des enseignants grévistes pour le mois de février ont été lourdement ponctionnés. Une décision que l’exécutif assume pleinement au nom de la légalité et de l’équilibre des finances publiques, mais que les syndicats dénoncent comme un « vol systématique » et une « provocation financière ».

Alors que le mouvement social entre dans son cinquième mois, la rupture semble consommée entre un État aux abois et une profession déterminée à obtenir le respect d’accords signés avec l’ancien régime.

Des retenues massives qui frappent large

C’est par l’ouverture de la plateforme « Solde », le mercredi 25 février, que les enseignants ont découvert la terrible nouvelle. Sur leurs fiches de paie, des lignes manquent, des montants se sont évaporés. Selon Ndongo Sarr, responsable du G7 la confédération qui regroupe les principaux syndicats de l’enseignement moyen et secondaire les ponctions vont de 35 000 francs CFA (53 euros) à 281 000 francs CFA (429 euros).

Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut avoir en tête les grilles salariales du secteur. Un enseignant non titulaire perçoit entre 250 000 et 300 000 francs CFA (381 à 458 euros) par mois. Un titulaire peut espérer jusqu’à 800 000 francs CFA (1 221 euros) . Dans certains cas, les coupes représentent « plus du tiers du salaire », voire la moitié pour les plus sévèrement touchés.

Mais ce qui met le feu aux poudres, c’est l’apparente imprécision du couperet. Selon les syndicats, des enseignants non-grévistes, des collègues en congés de maternité, auraient également subi des retenues. Une situation que le ministre de la Fonction publique, Olivier Boucal, s’est engagé à corriger pour ceux qui prouveront n’avoir observé aucun arrêt de travail.

Le gouvernement invoque le principe du « service non fait »

Face à la bronca, l’exécutif ne cède pas d’un pouce. Invité de la télévision privée Wal Fadjri, Olivier Boucal a réaffirmé la position de l’État avec une fermeté de granit : ces coupes respectent scrupuleusement les « dispositions liées au droit de grève ».

Le ministre développe une argumentation simple, presque implacable : « Lorsque la prestation de travail n’a pas été assurée sur une période donnée, on ne peut valablement pas parler de paiement de salaire, encore moins de ponction. Le droit de grève reste et demeure un droit fondamental des travailleurs, mais il faut savoir que cet arrêt de travail entraîne également la suspension du salaire correspondant ».

C’est le principe du « service fait » ou plutôt du « service non fait » qui est appliqué ici avec une rigueur comptable que les gouvernements précédents n’avaient pas osé déployer. Une manière pour le nouveau pouvoir de signifier que l’ère des accommodements est révolue.

Mais au-delà du droit, c’est la contrainte économique qui dicte sa loi. Olivier Boucal l’a rappelé sans détour : « Nous continuons à tendre la main. Tout ne peut pas se régler tout de suite, ça perturberait les équilibres de nos finances publiques ».

Le spectre du FMI plane sur le dialogue social

Car c’est bien là que le bât blesse. Le Sénégal, que le nouveau pouvoir accuse d’avoir hérité de comptes publics « cachés » par l’administration de Macky Sall, traverse une tempête économique sans précédent. Le déficit budgétaire frôle les 14% du PIB, et la dette du secteur public et parapublic est estimée à 132% du PIB à fin 2024.

Les conséquences sont immédiates. Le Fonds monétaire international (FMI) a suspendu son programme d’aide de 1,8 milliard de dollars, gelant un soutien financier crucial en attendant des « engagements » clairs des nouvelles autorités. Dans ce contexte, chaque franc CFA compte, et les revendications salariales des enseignants tombent au pire moment.

La riposte syndicale s’organise : vers une paralysie totale ?

Pour les syndicats, l’heure n’est pas à la compréhension des « équilibres macroéconomiques », mais à la défense des acquis. El Hadji Malick Youm, secrétaire général du Syndicat autonome des enseignants du moyen-secondaire (SAEMS), ne mâche pas ses mots : « C’est un vol systématique qui a été organisé par l’État du Sénégal pour remplir ses caisses à partir de ces montants qui ont été prélevés sur les salaires des enseignants ».

Amidou Diédhiou, tête de file du Syndicat des enseignants libres du Sénégal (SELS), promet une réponse « à la hauteur de l’acte posé ».

Le G7, qui avait déjà évalué son 4e plan d’actions comme un succès en raison du « fort taux de suivi des mots d’ordre », a décrété un 5e plan d’actions pour la période allant du 23 février au 6 mars. Le calendrier est chargé : débrayages, assemblées générales départementales, rassemblements devant les inspections d’académie, et grèves totales sont programmés.

Et la menace va plus loin. Les syndicats préviennent qu’ils sont prêts à « paralyser l’école » et à « bloquer systématiquement tout ». « Il n’y aura pas d’évaluation, il n’y aura pas, non plus, de compositions et même les examens, on va les hypothéquer », prévient El Hadji Malick Youm.

Une opinion publique partagée

Sur les réseaux sociaux et dans les colonnes des journaux, l’opinion sénégalaise semble divisée. Si la défense des conditions de travail des enseignants trouve un écho naturel, l’invocation de la rigueur budgétaire et du respect du service public parle aussi à une population souvent confrontée aux fermetures de classes.

Les commentaires des lecteurs sur les sites d’information locaux traduisent cette ambivalence. L’un d’eux résume un sentiment partagé : « Faire grève et continuer à toucher son salaire, cela serait trop facile. 75% des Sénégalais sont dans l’informel, pas de travail, pas de salaire. Les fonctionnaires sont des nantis ».

Le pari risqué de la fermeté

Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye joue ici une partie délicate. En choisissant la manière forte, il envoie un signal fort à ses partenaires internationaux : le Sénégal est prêt à faire des sacrifices pour assainir ses finances. Mais le risque est grand de voir le front social s’élargir et l’école pilier du développement s’enfoncer dans une paralysie chronique.

Alors que les négociations avec le FMI se poursuivent et que la date butoir des examens approche, le chef de l’État et son Premier ministre Ousmane Sonko devront trouver une issue à cette équation impossible : comment concilier la rigueur budgétaire exigée par les créanciers avec la paix sociale indispensable à la stabilité du pays ?

L’avenir scolaire de toute une génération est suspendu à cette réponse.

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