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Le noir n’est plus une interruption, mais un état permanent. À Bangui, les commerces sont fermés, les hôpitaux fonctionnent au ralenti, et les familles, comme celle d’Eunice Passi Assana, voient leurs revenus fondre avec des réfrigérateurs et des moulins à manioc devenus inutiles. La cause est connue : un disjoncteur central de la vénérable centrale hydroélectrique de Boali 2 a lâché, et la pièce doit être fabriquée en Chine. Le retour à une alimentation normale n’est pas attendu avant six mois. Cette panne n’est pas un accident, mais le symptôme d’une faillite systémique. Elle pose avec une brutalité inédite la question fondamentale à la 7e République naissante du Président Faustin-Archange Touadéra : peut-on encore se contenter de rafistoler un système agonisant, ou le temps est-il venu de bâtir un nouveau paradigme énergétique ?

L’impasse mortifère d’un système vétuste

Le diagnostic est sans appel. Le réseau centrafricain est un patient en réanimation, maintenu artificiellement en vie. La défaillance de Boali 2, qui plonge la capitale dans le noir, révèle une vulnérabilité structurelle mortelle. La dépendance à quelques infrastructures antédiluviennes les premières turbines de Boali datent de 1954, expose le pays à des effondrements en série dès qu’une pièce manque. Cette dépendance a un coût faramineux : des générateurs diesel polluants, une économie paralysée à chaque coupure, et une défiance croissante des populations envers des institutions incapables d’assurer un service aussi basique que la lumière.

Cette crise agit comme un révélateur des carences d’une gouvernance en panne. Les annonces de travaux financés par la Banque mondiale pour moderniser Boali 1 et 2 se heurtent au scepticisme d’une population qui n’en perçoit pas les effets. Pire, elles masquent une contradiction absurde : l’Énergie Centrafricaine (ENERCA) semble s’épuiser en réparations perpétuelles, au point d’être perçue comme une « entreprise de Bâtiment et Travaux Publics » plutôt que comme un gestionnaire de réseau. Dans un pays où le taux d’accès à l’électricité en zone rurale est inférieur à 2%, cette obsession pour le rafistolage d’installations centrées sur Bangui est un non-sens économique et un déni d’équité.

La voie étroite de la renaissance : hybridation et souveraineté

Le choix n’est pourtant pas binaire entre réparer l’ancien et rêver du nouveau. Il exige une stratégie audacieuse en trois axes, où la 7e République doit prouver sa rupture.

1. Sécuriser le socle existant par une maintenance souveraine.

La réhabilitation d’urgence de Boali est indispensable pour éviter l’effondrement total. Mais elle doit s’accompagner d’une révolution dans la gestion des pièces détachées et des compétences techniques. La situation actuelle, où une simple pièce immobilise le pays pour six mois, est une abdication de souveraineté inacceptable. Cela suppose des investissements dans des ateliers de maintenance locaux et des stocks stratégiques, condition sine qua non pour redonner une crédibilité minimale au réseau central.

2. Démocratiser l’accès par le solaire décentralisé.

Attendre que le réseau central défaillant et concentré sur Bangui atteigne les zones rurales est une illusion criminelle. La solution est déjà à l’œuvre, portée par des acteurs comme Médecins Sans Frontières. À Batangafo ou Bossangoa, des hôpitaux entiers fonctionnent désormais grâce à des systèmes solaires hybrides, réduisant leur consommation de diesel de plus de 70% et garantissant des soins continus. Ce modèle doit devenir la norme pour électrifier les écoles, les centres de santé et les petits commerces à travers le pays. C’est le chemin le plus rapide vers une amélioration tangible de la vie des Centrafricains et vers une paix durable, en offrant des perspectives économiques en dehors de la capitale.

3. Bâtir l’avenir avec des projets structurants et transparents.

La 7e République doit avoir l’ambition des grands projets. La relance de Boali 3, dont les turbines ont été vandalisées en 2013, est un impératif. Elle pourrait fournir 10 à 30 mégawatts d' »énergie propre et sûre », comme le souligne l’ambassadeur de l’UE. De même, les centrales solaires de Danzi (25 MW) et Bimbo (60 MW) doivent être menées à leur terme sans délai. Mais ces projets ne pourront regagner la confiance de la population et des partenaires que s’ils sont menés avec une transparence absolue et une rigueur budgétaire exemplaire, loin des soupçons d’opacité qui entourent trop souvent la gestion publique.

La lumière comme acte politique

La crise de Boali 2 est l’ultime avertissement. Elle sonne le glas d’un modèle énergétique conçu pour une capitale, géré dans l’improvisation et tolérant l’obscurité pour les trois quarts du pays.

La 7e République du Président Touadéra, qui se revendique d’un nouveau départ, sera jugée à l’aune de sa réponse à cette crise. Son Plan National de Développement 2024-2028, qui promet de mobiliser des milliards pour les projets structurants, doit impérativement placer l’énergie au cœur de ses priorités.

La feuille de route existe : sécuriser l’existant par une maintenance digne de ce nom, généraliser les solutions décentralisées solaires pour apporter la lumière au plus grand nombre, et construire l’avenir avec des infrastructures modernes et transparentes. Gouverner, ce n’est plus prévoir. C’est, face à l’obscurité, avoir le courage d’allumer toutes les lampes à la fois. Le temps des rafistolages est révolu ; celui de la lumière souveraine doit commencer.

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