À Salo, dans la Sangha-Mbaéré, les eaux jadis limpides de la rivière Ekinga se sont muées en un torrent empoisonné. Derrière cette tragédie écologique se dessine le visage d’un État démissionnaire, d’élites complices et d’un système minier livré à des partenaires étrangers sans foi ni loi. Après Bozoum, la République centrafricaine paie une nouvelle fois le prix de son or maudit.
À Salo, dans le sud-ouest du pays, la nature pleure. Les habitants racontent les poissons morts par milliers, les enfants malades, les puits inutilisables. La rivière Ekinga, autrefois source de vie, est aujourd’hui un poison. En cause : l’utilisation incontrôlée du mercure et du cyanure par des compagnies minières chinoises, opérant sous couvert d’autorisations gouvernementales.
Ce désastre environnemental, qui a déjà coûté la vie à plusieurs personnes selon des témoins locaux, ne suscite ni enquête indépendante ni réaction officielle. Le silence du pouvoir de Bangui est total. Ni Faustin-Archange Touadéra ni son ministre des Mines ne semblent disposés à rompre avec cette omerta d’État. Pendant que les populations meurent à petit feu, les dragues continuent de creuser, dans l’indifférence générale.
De Bozoum à Salo : la répétition du scandale
Ce drame n’est pas une première. En 2019, le BozoumGate avait déjà révélé la collusion entre autorités centrafricaines et intérêts miniers étrangers. Les exploitations aurifères menées par des sociétés chinoises dans l’Ouham-Pendé avaient alors dévasté les rivières locales, provoquant pollution, maladies et destruction des écosystèmes.
Cinq ans plus tard, rien n’a changé. Les mêmes méthodes, les mêmes acteurs, les mêmes complicités. Ce que Bozoum annonçait, Salo le confirme : en Centrafrique, l’environnement se sacrifie au profit des affaires. La répétition de ces catastrophes traduit moins une incapacité qu’une stratégie de l’impunité, où le scandale devient un mode de gestion.
Pourtant, la loi centrafricaine est sans ambiguïté. La Constitution garantit à chaque citoyen le droit de vivre dans un environnement sain. Le Code minier et le Code de l’environnement imposent aux exploitants des obligations strictes de précaution et de réparation. Mais ces textes, jamais appliqués, ne sont que des paravents juridiques.
En tolérant l’usage massif de produits toxiques, le gouvernement viole non seulement sa propre législation, mais aussi ses engagements internationaux : la Convention de Minamata sur le mercure, la Convention de Bâle sur les déchets dangereux et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.
Dans l’affaire SERAC c. Nigeria (2001), la Commission africaine avait condamné l’État nigérian pour avoir permis à Shell de détruire le delta du Niger. Le parallèle est évident : à Salo comme dans le delta, l’État abdique face aux puissances économiques et laisse mourir ses citoyens.
La malédiction de l’or
Depuis plus de trente ans, les économistes parlent de la « malédiction des ressources » : ces pays riches de leur sous-sol mais pauvres de leurs institutions. La Centrafrique en est une illustration parfaite. L’or et les diamants y abondent, mais les profits s’envolent vers des compagnies étrangères et leurs relais politiques, laissant sur place la misère et la mort.
L’État, au lieu d’être gardien de l’intérêt général, s’est transformé en courtier de sa propre destruction. Les administrations environnementales sont exsangues, les élus locaux marginalisés, les populations réduites au silence. Dans ce système d’extraction à courte vue, la richesse minérale devient poison national.
« Celui qui vous nourrit vous contrôle », disait Thomas Sankara. En Centrafrique, celui qui exploite nos rivières nous tue.
Pour une souveraineté écologique africaine
La tragédie de Salo doit être un point de rupture. Il ne s’agit plus de dénoncer, mais de refonder. L’État centrafricain doit reprendre le contrôle de ses ressources et imposer des études d’impact environnemental sérieuses, des garanties financières de dépollution, ainsi que des indemnisations directes pour les populations affectées. C’est la mise en œuvre concrète du principe du pollueur-payeur, consacré par le droit international.
Mais cette reconquête ne peut se faire seule. Elle doit s’inscrire dans une stratégie continentale : celle d’une souveraineté écologique africaine, où les nations cessent d’être les terrains de jeu d’intérêts étrangers. L’Union africaine, si prompte à parler de sécurité, doit désormais considérer la protection de l’environnement comme une priorité stratégique.
La catastrophe de Salo remet en question notre conception même des droits humains. Le droit à la vie n’est pas seulement celui de ne pas être abattu : c’est aussi celui de ne pas être lentement empoisonné. Le droit à la dignité, ce n’est pas une abstraction juridique, mais la possibilité de voir ses enfants grandir sans craindre l’eau qu’ils boivent.
Si rien n’est fait, l’or centrafricain continuera de briller sur les ruines d’un peuple abandonné. Mais si Salo devient un tournant — un sursaut moral et politique — alors ce drame pourrait marquer la naissance d’une nouvelle conscience : celle d’une Afrique qui refuse de mourir pour ses richesses.
Car, comme l’enseignait Sankara, « ce n’est pas la révolte qui est noble, c’est ce qu’elle construit ». À Salo, la nature s’est révoltée. Aux Centrafricains, désormais, de construire.

