Après l’échec relatif du déploiement de la fibre optique à capter la « dividende numérique », Bangui opte pour le satellite, au grand dam des opérateurs locaux.
Bangui, 22 décembre 2025 – Alors que l’économie numérique est désormais présentée comme le pilier central du développement, la République Centrafricaine semble naviguer à vue dans ses choix technostratégiques.
Après l’achèvement du projet de fibre optique, largement financé par des bailleurs internationaux mais dont les retombées économiques promises tardent à se matérialiser, le gouvernement centrafricain s’engage dans une nouvelle voie : la commercialisation des équipements d’accès Internet par satellite Starlink. Une décision qui suscite de vives inquiétudes chez les opérateurs de téléphonie locaux et interroge sur l’analyse coûts-avantages ayant présidé à cette convention.
Un « manque à gagner » pour l’État et une concurrence déloyale dénoncée
Le cœur du débat réside dans l’impact économique immédiat de cette initiative. En court-circuitant les réseaux terrestres pour proposer un accès Internet haut débit directement via satellite, l’État s’expose à un double écueil.
Premièrement, un manque à gagner fiscal évident. Les opérateurs historiques de téléphonie mobile, qui ont investi des millions dans des infrastructures en Centrafrique, sont soumis à des taxes et redevances. Leur affaiblissement au profit d’une solution satellitaire dont les modalités de taxation semblent encore floues pourrait priver les caisses publiques de précieuses ressources.
Deuxièmement, les sociétés de téléphonie dénoncent une concurrence déloyale. « Starlink, commercialisé par l’État, va directement cibler nos clients les plus rentables : les entreprises, les ONG, les institutions et les particuliers aisés dans les zones urbaines », s’alarme un directeur d’opérateur sous couvert d’anonymat.
« Pour beaucoup d’entre nous, les revenus liés à la data représentent entre un tiers et la moitié de notre chiffre d’affaires. Une migration massive vers Starlink serait catastrophique. »
Les conséquences sociales seraient directes : pour survivre à cette saignée, les opérateurs n’auraient d’autre choix que de réduire drastiquement leurs effectifs, dans un pays où le chômage est déjà endémique. Cette décision risquerait donc de fragiliser davantage l’économie nationale au lieu de la dynamiser, en mettant en péril un secteur privé structurant.
Un projet mûrement réfléchi ? La question des avantages et des inconvénients
Face à ces critiques, le gouvernement met en avant la nécessité de combler le fossé numérique et d’offrir une alternative performante, notamment dans les zones mal desservies par la fibre ou le réseau mobile. La facilité et la rapidité de déploiement de Starlink sont des atouts indéniables pour un pays aux infrastructures souvent précaires.
Cependant, observateurs et acteurs économiques s’interrogent : le gouvernement a-t-il réellement pesé le pour et le contre de cette convention ? Une étude d’impact complète sur l’écosystème des télécoms local a-t-elle été réalisée ? Des garanties ont-elles été obtenues pour assurer une contribution équitable de Starlink au budget national et pour protéger les investisseurs qui ont bâti le secteur ?
L’épineuse question sécuritaire
Au-delà de l’économie, une autre inquiétude, plus sourde, émerge : celle de la sécurité. La République Centrafricaine reste un pays fragile, en proie à des tensions internes et à l’influence de groupes armés.
Une technologie satellitaire aussi facile à déployer et à utiliser, échappant largement au contrôle des réseaux terrestres, ne représente-t-elle pas un risque ?
Des voix craignent qu’elle puisse être utilisée de manière incontrôlée par des acteurs malveillants, rendant plus complexe le travail des services de renseignement. Dans un contexte géopolitique tendu, la dépendance à une constellation satellitaire contrôlée par un acteur privé étranger pose également la question de la souveraineté numérique du pays.
Un pari risqué
En se lançant dans la commercialisation de Starlink, le Centrafrique fait un pari audacieux. Si l’intention d’accélérer la connectivité est louable, la méthode semble ignorer les fondamentaux de la construction d’une économie numérique durable : un partenariat public privé équilibré, une régulation claire et la protection d’un secteur économique vital. Sans un cadre rigoureux et une vision à long terme, ce projet pourrait bien, paradoxalement, affaiblir l’économie qu’il prétend servir et introduire de nouvelles vulnérabilités dans un pays qui n’en a pas besoin. Le gouvernement se doit maintenant de fournir des réponses transparentes et rassurantes à une nation et à un secteur économique en attente.

