À quelques semaines d’élections décisives, la République centrafricaine semble piégée dans un terrible paradoxe.
D’un côté, des bulletins sont imprimés, des cartes d’électeurs acheminées, et des bureaux de vote préparés, pour ce que les autorités présentent comme une preuve de normalisation démocratique.
De l’autre, une partie substantielle de la nation est méthodiquement écartée des urnes, transformant le droit de vote en un privilège identitaire. Cette logique d’exclusion n’est pas une anomalie, mais le pilier d’un régime nativiste qui redéfinit la citoyenneté pour consolider son pouvoir.
Face à cette dérive, chaque candidat porte une responsabilité historique : dépasser les manœuvres politiciennes pour proposer un programme crédible capable de réconcilier l’impératif d’inclusion avec l’urgence de reconstruire un pays exsangue.
Un paysage électoral tronqué et un scrutin sous tension
La prétendue démocratique du processus en cours se fissure à chaque étape. L’admission tardive des principaux rivaux du président Faustin Archange Touadéra, Monsieur Anicet Georges Dologuélé et Henri Marie Dondra, n’a été validée par le Conseil constitutionnel que le 14 novembre, les plaçant d’emblée en position défavorable dans la course.
Cette manœuvre administrative s’inscrit dans un système plus vaste d’obstruction, poussant la principale coalition d’opposition (le BRDC) au boycott, dénonçant un processus verrouillé après la réforme constitutionnelle de 2023 permettant un troisième mandat. La crédibilité du scrutin est donc mise à mal avant même son ouverture.
Pire, cette exclusion est systémique et ciblée. Des rapports documentés par des chercheurs et des ONG décrivent une stratégie étatique d’exclusion de certains citoyens, pourtant présents en RCA depuis deux siècles.
L’accès aux cartes d’identité nationales, sésame indispensable pour voter, leur est entravé par des tracasseries bureaucratiques, des demandes de pots-de-vin, voire des confiscations et des intimidations par les forces de sécurité. Les réfugiés, majoritairement musulmans, sont quant à eux purement et simplement privés de leur droit. Ce nativisme d’État, qui distingue les « vrais » Centrafricains des autres, instrumentalise les élections non pour représenter le peuple, mais pour en exclure une partie constitutive, créant une majorité politique artificielle.
En parallèle, des accords de paix précaires avec des groupes armés, qualifiés par certains observateurs d’ « achat » de tranquillité électorale, offrent une stabilité de façade. Dans ce contexte, le retrait programmé de la MINUSCA, cruciale pour la sécurité et le soutien logistique, fait craindre un retour des violences une fois le scrutin passé. Le Centrafrique s’apprête ainsi à voter dans un climat de peur, de division et de défiance généralisée.
Des propositions en trompe-l’œil face à l’urgence socio-économique
Dans cette arène déformée, les programmes des candidats peinent à convaincre. Le président sortant, Faustin-Archange Touadéra, mise sur la continuité d’une politique sécuritaire controversée, s’appuyant sur des partenaires étrangers et des accords avec des milices.
Son bilan socio-économique, marqué par une pauvreté endémique et des services publics en lambeaux, est pourtant sévère. Sa campagne, bénéficiant des ressources de l’État et d’un accès privilégié aux médias, évite soigneusement la question de l’inclusion, préférant un discours de souveraineté et de stabilité. Cette approche, qui sacrifie la cohésion nationale sur l’autel du contrôle politique, est un poison pour l’avenir du pays.
Face à lui, les opposants Anicet-Georges Dologuélé et Henri-Marie Dondra, bien que légitimés tardivement pour les urnes, sont contraints de naviguer dans un cadre biaisé.
Leurs discours, centrés sur le retour à l’État de droit et l’apaisement, manquent souvent de précision concrète sur le « comment ».
Dondra lui-même le concède, appelant au dialogue dans « l’intérêt du pays » sans dévoiler de recette miracle. Pourtant, c’est précisément ce niveau de détail qui est attendu. Comment désarmer concrètement les milices et réintégrer leurs membres ? Comment réformer en profondeur une administration vectrice de discrimination ? Comment financer la reconstruction d’infrastructures vitales dans un pays ruiné ? Le silence sur ces points cruciaux affaiblit leur crédibilité.
Les autres candidats, moins connus, peinent à émerger dans un espace médiatique réduit. Leur voix, ainsi que celles de la société civile qui appelle à une paix ancrée dans la justice et le quotidien, sont étouffées par le duel perçu entre le pouvoir et une opposition entravée.
Pour un programme crédible : cinq piliers incontournables
Sortir de l’impasse exige plus que des promesses. Cela requiert un projet de société audacieux et opérationnel, articulé autour de cinq piliers :
1. Une citoyenneté restaurée et indiscutable
· Action immédiate : Moratoire et audit indépendant sur la délivrance des cartes d’identité et d’électeur, avec une campagne massive de régularisation gratuite pour tous les Centrafricains, sans distinction.
· Objectif : Mettre fin à la discrimination administrative et garantir que les prochaines élections se tiennent sur une liste électorale véritablement inclusive.
2. Une sécurité refondée sur le désarmement et la réintégration
· Action immédiate : Renégocier les accords de paix sous l’égide d’un médiateur international crédible, en y intégrant des mécanismes contraignants de désarmement, vérifiables, et un programme de réintégration socio-économique pour les ex-combattants.
· Objectif : Remplacer la paix achetée et temporaire par une sécurité durable portée par les communautés.
3. Une justice transitionnelle et sociale
· Action immédiate : Donner des moyens réels à la Commission Vérité, Justice, Réparation et Réconciliation (CVJRR) et lancer des procès exemplaires pour les crimes les plus graves, tout en assainissant en priorité les secteurs de la police et de la justice ordinaire.
· Objectif : Rompre le cycle de l’impunité qui nourrit la violence et rétablir une confiance minimale dans les institutions.
4. Un New Deal économique inclusif
· Action immédiate : Lancer un « Plan Marshall » centrafricain axé sur les infrastructures de base (routes, énergie, eau, hôpital, Université, Ecole) et l’agro-industrie, avec des clauses créant des emplois locaux et favorisant l’entrepreneuriat jeune et féminin.
· Objectif : Offrir des perspectives économiques tangibles à la jeunesse, alternative vitale à la mobilisation dans les milices.
5. Une gouvernance transparente et décentralisée
· Action immédiate : Réviser le cadre électoral pour garantir l’indépendance réelle de l’ANE afin d’organiser des élections prochaines libres comme premier test de la nouvelle donne démocratique.
· Objectif : Reconstruire un État au service de tous, et non d’un clan, en rapprochant le pouvoir des citoyens.
L’heure des choix
Les élections de décembre 2025, dans leur format actuel, risquent de n’être qu’une formalité renforçant l’autoritarisme et les divisions. Cependant, elles offrent encore une tribune et une occasion unique d’interpellation.
La communauté internationale, notamment à travers la MINUSCA dont le rôle reste crucial, doit conditionner son soutien au respect scrupuleux des droits politiques de tous les Centrafricains.
Mais l’essentiel se joue en Centrafrique même.
Aux candidats de dépasser la petite politique pour porter une vision.
Aux citoyens de refuser la résignation et d’exiger des comptes.
Aux forces vives de la société de continuer à plaider pour une paix « qui s’enracine dans nos quartiers » et une cohésion fondée sur la justice.
La voie est étroite, entre l’urgence de reconstruire et l’impératif de réconcilier. Seul un programme osant traiter ces deux blessures de front peut prétendre sortir la République Centrafricaine de l’impasse.
Le temps des simulacres est révolu ; celui de la responsabilité historique a sonné.

