Alors que l’ancien Premier ministre est déclaré apatride et empêché de se présenter à la présidentielle, la question de l’application sélective de la loi au sein de la majorité présidentielle se pose avec acuité.
Bangui, le 20 octobre 2025 – La question de la double nationalité, au cœur de l’élection présidentielle centrafricaine de décembre 2025, a provoqué une onde de choc dans la classe politique.
Anicet-Georges Dologuélé, chef de file de l’opposition et principal adversaire du président Faustin-Archange Touadéra, se retrouve dans une situation juridique et politique kafkaïenne : déclaré apatride et dans l’incapacité de validation de sa candidature, il semble être la cible unique d’une loi qui, par essence, devrait s’appliquer à tous. Cette situation interroge sur l’égalité des citoyens devant la loi, alors que des doutes persistent sur le statut d’autres personnalités politiques.
Le piège administratif qui se referme sur Dologuélé
L’affaire prend sa source dans la nouvelle Constitution, promulguée en 2023, qui interend explicitement aux candidats à la présidentielle de détenir une autre nationalité que la nationalité centrafricaine. Pour se conformer à cette loi, Anicet-Georges Dologuélé a, non sans une « certaine peine », renoncé à sa nationalité française début septembre 2025.
Pourtant, cette démarche de mise en conformité a servi de prétexte à une manœuvre administrative qui a précipité sa chute. Une correspondance officielle du ministère de l’Intérieur, datée du 9 octobre 2025, lui notifie que sa demande de passeport biométrique est « prématurée ». Le document invoque l’article 48 du Code de la nationalité de 1961, qui stipule que « Perd la nationalité centrafricaine, le Centrafricain majeur qui acquiert volontairement une nationalité étrangère ».
En d’autres termes, selon l’interprétation des autorités, Dologuélé aurait automatiquement perdu sa nationalité centrafricaine au moment où il a acquis la nationalité française, il y a plusieurs décennies. L’État le déclare donc de fait apatride : il n’est plus français puisqu’il a renoncé à cette nationalité, et n’est plus centrafricain selon cette décision. Il lui est demandé d’entreprendre une longue procédure de réintégration dans la nationalité centrafricaine, un délai incompatible avec la date limite de dépôt des candidatures.
Une application de la loi qui soulève des questions d’équité
Cette décision crée un paradoxe saisissant et soulève de lourds doutes sur l’impartialité du processus.
Un « piège parfait » : Les observateurs notent que Dologuélé se trouve face à une impasse délibérée. S’il avait conservé sa nationalité française, on lui aurait opposé la Constitution pour le déclarer inéligible. Puisqu’il s’en est démis pour obéir à la loi, on lui oppose le Code de la nationalité pour le déclarer apatride. Cette situation semble conçue pour éliminer le principal concurrent du président sortant, quelles que soient ses actions.
Une préoccupation humanitaire : Au-delà de la politique, la situation de Dologuélé a une dimension humaine. L’opposant, qui a des problèmes de santé nécessitant un suivi médical à l’étranger, se retrouve sans aucun passeport, l’empêchant de voyager pour se soigner. Son entourage dénonce une stratégie qui met délibérément sa vie en danger.
L’ombre d’une application sélective : La question centrale est de savoir pourquoi cette loi n’est appliquée qu’à Dologuélé avec une telle rigueur. Comme le souligne un juriste, « une loi est par essence impersonnelle et s’applique à tous sans distinction ».
Pourtant, l’attention publique se porte maintenant sur les autres membres de la classe politique, notamment les ministres et députés de la mouvance présidentielle, qui pourraient se trouver dans une situation similaire de binationalité non régularisée.
La récente mise en cause de ministres candidats aux législatives pour violation du code électoral en refusant de quitter leurs fonctions trois mois avant le scrutin renforce le sentiment que les règles ne sont pas appliquées avec la même sévérité au sein du camp présidentiel.
Une affaire qui dépasse la simple candidature
L’élimination de Dologuélé de la course présidentielle n’est pas qu’une simple péripétie électorale. Elle symbolise la dérive d’un processus qui, selon de nombreux observateurs, manque cruellement d’équité. En privant le principal opposant de la possibilité de concourir par une interprétation rétroactive et soudaine du Code de la nationalité, le pouvoir en place envoie un message clair à ses détracteurs.
La crédibilité des élections de décembre 2025, déjà entachée par les retards et les divisions de l’opposition, en sort considérablement affaiblie. Les Centrafricains sont en droit de se demander si le scrutin sera une compétition démocratique ouverte ou une simple formalité pour entériner un pouvoir qui utilise l’appareil étatique pour neutraliser ses adversaires.
L’affaire Dologuélé pose une question fondamentale : la loi est-elle un outil au service de l’intérêt général ou une arme au service d’un homme ?

