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La militarisation de l’espace public au service d’un régime : ce que Touadera et ses allies russes veulent vraiment dire a la population

Des instructeurs russes, rescapés de l’ex-groupe Wagner rebaptise Africa Corps, et leurs homologues des Forces armées centrafricaines (FACA) ont investi le complexe omnisports de Bangui pour des séances publiques de manipulation d’armes de guerre. Offertes en spectacle à une population civile. En plein air. En plein centre-ville. Un geste anodin ? Certainement pas. Chaque acte d’un régime autoritaire a un sens. Derrière la scène du complexe omnisports, notre rédaction a voulu décoder le message et les sept intentions stratégiques que Touadera et ses allies russes envoient, délibérément, à leur propre peuple.

Ils sont arrivés par camions entiers, du camp de Bérengo jusqu’au cœur de la capitale. Des hommes en treillis, des armes lourdes, des démonstrations soigneusement mises en scène dans un espace public habituellement dédié au sport et à la détente. Ce n’est pas une guerre. Ce n’est pas encore un exercice militaire à huis clos. C’est quelque chose d’autre, de plus subtil et de plus inquiétant : une communication politique déguisée en pédagogie militaire.

Notre rédaction pose la question frontalement : à quoi sert cette démonstration de force, sinon à accoutumer l’œil du citoyen à ce qui devrait rester l’outil discret du soldat ? Et surtout puisque dans la politique, rien n’est innocent que veulent dire exactement Faustin-Archange Touadera et ses alliés russes en exposant des kalachnikovs, des mitrailleuses et des lance-roquettes dans un stade ouvert à tous ?

LA SCENE : DE BERENGO A BANGUI, L’ARCHITECTURE D’UN MESSAGE

Le choix des lieux n’est pas fortuit. Bérengo, fief historique situe à 80 kilomètres de Bangui, est l’ancien palais de Jean-Bedel Bokassa l’homme qui s’autoproclama « Empereur de Centrafrique » en 1977. Transformé en base principale des instructeurs russes depuis leur arrivée en 2018, ce site incarne à lui seul toute l’ambiguïté du pouvoir centrafricain : la grandiloquence impériale, l’isolement militaire et la dépendance aux tuteurs étrangers. En faire le point de départ d’une parade jusqu’au cœur de Bangui, c’est tracer une ligne symbolique entre deux pôles du pouvoir. C’est dire : « Nous sommes partout. Nous venons de loin. Et nous sommes là pour rester. »

Le complexe omnisports, lui, est un espace civil par définition. Un lieu de rassemblement populaire, de festivité, de neutralité. En l’investissant avec du matériel de guerre, le régime efface délibérément la frontière entre le monde militaire et le monde civil. Ce brouillage des frontières n’est pas un accident : c’est une méthode rôdée, documentée dans les manuels de la contre-insurrection et du contrôle de population.

DECODÉ : LES 7 MESSAGES STRATEGIQUES DU REGIME

MESSAGE N°1 — « Nous sommes forts, et nous le prouvons »

C’est le message le plus élémentaire, le plus brut, celui que tout autocrate envoie en premier. La démonstration publique des armes n’est pas une leçon d’éducation civique. C’est une affirmation de puissance destinée à dissuader toute tentative d’opposition. Dans un pays ou l’armée a été pendant des décennies incapable de protéger ses propres citoyens face aux groupes armés, exhiber des troupes formées et équipées revient à dire : « Le pouvoir est désormais solide. Ne vous y frottez pas. » C’est le langage universel des régimes qui ont peur de leur propre fragilité.

MESSAGE N°2 — « La Russie est là, et elle ne partira pas »

La présence visible des instructeurs russes aux cotes des FACA dans cet espace civil n’est pas un détail. C’est un signal envoyé simultanément à la population centrafricaine, aux opposants politiques, aux partenaires occidentaux et aux organisations internationales. « Nous avons un garant puissant, qui n’a pas de leçons de démocratie à recevoir et qui n’assortit pas son aide de conditions politiques. » La Russie, depuis son arrivée officielle en 2018 avec la bénédiction de l’ONU pour déployer des « instructeurs civils », a progressivement transformé sa présence en tutelle structurelle. Exhiber ses hommes en uniforme en plein Bangui, c’est normaliser cette tutelle aux yeux de la population.

MESSAGE N°3 — « La seule voie d’avenir pour la jeunesse, c’est l’uniforme »

Dans un pays où le taux de chômage des jeunes atteint des niveaux catastrophiques, ou l’accès à l’éducation et à l’emploi formel reste un privilège minoritaire, exhiber la puissance des kalachnikovs dans un stade est une manière perverse de formuler une promesse. Elle dit, sans le dire explicitement : « Tu n’as pas de travail. Tu n’as pas d’avenir civile. Mais tu peux avoir un fusil, un salaire et une forme de puissance. » C’est le recrutement par la séduction du désœuvrement. Les groupes armés du monde entier utilisent cette logique. Que le pouvoir officiel s’en empare et l’institutionnalise est d’une gravité particulière.

MESSAGE N°4 — « Votre sécurité dépend de nous — et de nous seuls »

La République Centrafricaine a vécu des décennies de violences, de coups d’état et d’insécurité chronique. La population aspire à la protection. En montrant des troupes formées, disciplinées, équipées, le régime Touadera envoie un message de rassurance cyniquement calibré : « Nous sommes votre bouclier. » Il ne dit pas que ce bouclier a un prix la dépendance, la soumission, la renonciation à toute opposition. Il ne dit pas non plus que ces mêmes « instructeurs » sont accusés par les Nations unies et plusieurs ONG de graves violations des droits humains dans les zones qu’ils « sécurisent ». La communication de sécurité est toujours sélective.

MESSAGE N°5 — « Nous préparons la société à la guerre »

Habituer le regard civil à la présence des armes, c’est abolir le scandale que devrait constituer leur usage. Une population qui a grandi avec le spectacle normalisé des kalachnikovs dans les espaces publics réagira différemment avec moins de résistance à leur utilisation éventuelle contre des manifestants, des opposants ou des journalistes. La militarisation de l’espace public est donc aussi une préparation psychologique au maintien de l’ordre par la force. Elle banalise l’exceptionnel. Elle habitue l’inacceptable.

MESSAGE N°6 — « La loyauté se voit et se récompense »

Des experts de l’Africa Center for Strategic Studies ont noté que les unités formées par Wagner désormais Africa Corps échappent au contrôle hiérarchique traditionnel des FACA et rapportent directement au président et a ses conseillers russes. Exhiber ces troupes d’Elite en centre-ville, c’est aussi exhiber la nature profonde du pouvoir clientélaire : ceux qui servent le régime avec fidélité reçoivent des armes, une formation, une reconnaissance publique. Les autres n’existent pas. Cette logique de récompense spectaculaire de la loyauté est un classique de la gouvernance autoritaire, du Zimbabwe a la Syrie, en passant par la Libye de Kadhafi.

MESSAGE N°7 — « Nous avons gagné la légitimité par les armes »

Le président Touadera sait que sa légitimité électorale est contestée. Les élections de 2020, puis de 2025, se sont déroulées dans des conditions que de nombreux observateurs ont jugées non conformes aux standards démocratiques. Mais un régime qui ne peut plus se proclamer légitime par le vote cherche une autre source de légitimité : la sécurité. « Je vous protège » remplace « vous m’avez élu ». La parade militaire en est la mise en scène officielle. Elle dit, a ceux qui douteraient de son droit à gouverner : « Regardez ces armes, regardez ces hommes. C’est cela, ma légitimité. »

LA CAPTURE DE L’ETAT — QUAND LA MILICE REMPLACE L’INSTITUTION

Ce qui se déroule à Bangui s’inscrit dans un schéma plus large que les spécialistes de la gouvernance africaine appellent la « capture de l’Etat » le moment ou un appareil institutionnel formel (armée nationale, forces de sécurité, justice) est progressivement vidé de sa substance et remplacé par des structures de loyauté personnelle aux mains d’un cercle restreint.

Dans le cas centrafricain, cette capture a une dimension externe inédite : elle est co-menée par une puissance étrangère, la Russie, dont les intérêts propres accès aux ressources minières, ancrage géopolitique dans le Sahel et le bassin du Congo, contournement des sanctions occidentales ne se confondent pas nécessairement avec les intérêts du peuple centrafricain. Les mines d’or et de diamants sécurisées par Africa Corps ne bénéficient pas aux communautés locales. Elles alimentent une chaine de valeur dont Bangui et Moscou se partagent les bénéfices, dans une asymétrie que la rhétorique officielle de la « coopération mutuellement bénéfique » ne parvient plus à masquer tout à fait.

Mais ce qui est peut-être le plus inquiétant dans cette parade du complexe omnisports, c’est ce qu’elle dit de la population elle-même. Car si le régime exhibe ses armes, c’est aussi parce qu’il a besoin de l’acquiescement, même passif, même terrorisé, de ceux qu’il gouverne. Les témoignages recueillis par notre rédaction font état d’un mélange de fascination et d’effroi chez les badauds. Fascination : parce que la puissance de feu des armes modernes, dans un pays ou la vulnérabilité a toujours été la condition ordinaire du citoyen, exerce une attirance réelle. Effroi : parce que tout le monde sait, intuitivement, que ces armes ne seront pas toujours dirigées vers l’ennemi extérieur.

  TEMOIGNAGES recueillis par notre redaction a Bangui

« J’ai vu des gens applaudir. Moi, j’avais peur. Ces armes, je les connais. Dans mon village, on en a vu. Mais là, elles étaient là pour qu’on les regarde comme quelque chose de bien. »  Un résident du 3e arrondissement de Bangui, sous couvert d’anonymat.  « Mon fils de 17 ans est rentré en me disant qu’il voulait s’engager. C’est exactement ce que je craignais. Ils font ça pour recruter nos enfants. »  Une mère de famille, quartier Combattant, Bangui.  « Officiellement, c’est de la formation. Mais tout le monde sait que c’est un message. Le message, c’est : ne bougez pas. »  Un responsable associatif, identité protégée.

LA QUESTION DE FOND : QUE RESTE-T-IL DE LA PAIX CIVILE ?

Il y a dans cette parade quelque chose qui dépasse la simple stratégie de communication. Il y a le symptôme d’un Etat qui, pour se maintenir, a renoncé à l’idée même de consentement populaire. Un Etat qui gouverne par la force, qui légitime la force, qui célèbre la force et qui, ce faisant, avoué publiquement qu’il a déjà perdu la seule guerre qui compte vraiment : la guerre pour l’adhésion librement consentie de ses citoyens.

Car en mettant en scène la guerre au cœur de la ville, le pouvoir espère peut-être faire oublier qu’il a déjà perdu la paix. La paix avec ses habitants de l’Est et du Nord, pris en étau entre les groupes armés et les forces gouvernementales. La paix avec sa jeunesse, qui émigre, qui désespère, qui cherche sa place dans un pays ou l’avenir semble indexé sur la longueur d’un canon. La paix avec sa propre conscience.

L’Africa Center for Strategic Studies a documenté comment les unités formées par Africa Corps, échappant au commandement régulier, ont été impliquées dans des exactions contre des populations civiles dans plusieurs préfectures. Ces unités ne sont pas seulement une force militaire. Elles sont le bras armé d’une vision politique : celle d’un Etat fort, d’un pouvoir centralisé, d’une société dans laquelle la dissidence n’a pas droit de cité.

  Cette « pédagogie » des armes n’a rien d’anodin. Elle est le symptôme d’un Etat qui, pour se maintenir, cherche à transformer ses citoyens en auxiliaires potentiels d’une milice étrangère. En mettant en scène la guerre au cœur de la ville, le pouvoir espère peut-être faire oublier qu’il a déjà perdu la paix. Et en exposant des kalachnikovs là ou devraient se trouver des ballons de basketball, il dit, en creux, tout ce qu’il ne dira jamais ouvertement : que la seule chose qui le sépare de l’effondrement, c’est la peur qu’il inspire. Pas le respect qu’il mérite.

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