0 5 minutes 10 minutes

L’image est saisissante de banalité, et c’est précisément ce qui la rend si éloquente. Un homme, le dos tourné, vêtu d’un blazer bleu marine impeccable, le doigt levé vers l’estrade. Pas de visage offert à l’objectif, pas de regard pour la salle. Juste une silhouette qui s’impose sans se dévoiler, et un geste — celui qui commande plus qu’il ne dialogue.

Pour nous, observateurs africains, cette image n’est pas anodine. Elle est le symbole d’une réalité que nous avons trop souvent refusé de voir : celle d’une puissance qui se présente à la tribune du monde non pas pour écouter, mais pour signifier.

Le geste comme message

Dans les relations internationales, rien n’est jamais innocent — ni la gestuelle, ni le cadrage d’une photographie. Ce doigt pointé vers l’estrade où siège le Secrétaire général, ce dos qui se dérobe à l’objectif : c’est la grammaire d’un rapport de force qui ne dit pas son nom. C’est occuper l’espace sans offrir de prise. C’est la politique du fait accompli, drapée dans l’élégance du costume.

Cette image, à l’ouverture des travaux de la 81ᵉ Assemblée générale, nous rappelle que les grandes puissances ne viennent plus à New York pour délibérer d’égal à égal. Elles viennent y donner le ton. Et ce ton, pour l’Afrique, ressemble de plus en plus à un monologue auquel on nous convie sans nous consulter.

Ce que cela signifie pour nous

D’abord, une leçon de lucidité. L’ONU, en tant qu’arène, n’est plus le lieu où se tranchent les grandes orientations du monde. Elle est devenue une scène où les puissances jouent leur partition, pendant que les décisions qui comptent — celles qui engagent la paix, les ressources, les frontières — se négocient ailleurs : dans les Conseils de sécurité restreints, les sommets bilatéraux, les couloirs du G7 ou du G20.

Ensuite, un constat sans complaisance : l’Afrique ne peut plus se contenter d’être spectatrice. Si ce dos nous est tourné, c’est peut-être aussi parce que nous avons trop longtemps attendu qu’on se retourne vers nous. Nos politiques étrangères, souvent héritées de réflexes postcoloniaux, doivent être repensées à la racine.

Revoir nos politiques : une nécessité, pas une option

Cette image nous invite à une introspection collective. Que faisons-nous, concrètement, pour peser sur les décisions qui concernent notre continent ? Nos voix à l’ONU, aussi nombreuses soient-elles, sont-elles pour autant coordonnées, stratégiques, offensives ?

Il est temps de bâtir une diplomatie africaine qui ne quémande pas la parole, mais qui l’impose par la force de ses propositions. Cela suppose d’investir dans nos propres capacités d’analyse, de négociation et d’influence. Cela suppose aussi de diversifier nos partenariats, et de refuser les logiques de tutelle déguisées en coopération.

Le dos tourné, miroir de nos divisions

Il y a enfin une dimension plus dérangeante. Ce dos, c’est peut-être aussi le reflet de nos propres fractures. Une Afrique unie, parlant d’une seule voix, serait une Afrique qu’on ne pourrait pas ignorer. Une Afrique fragmentée, aux intérêts divergents et aux allégeances multiples, est une Afrique qu’on peut se permettre de laisser de côté.

Cette 81ᵉ Assemblée générale doit être un moment de vérité — non pour désigner des coupables, mais pour nous interroger sur notre propre capacité à être acteurs, et non spectateurs, de l’ordre mondial qui se dessine.

L’image est là, sous nos yeux. Un dos bleu marine, un doigt levé, une salle qui regarde ailleurs. À nous de décider si nous continuons d’attendre qu’on se retourne, ou si nous prenons enfin la parole sans attendre qu’on nous la donne.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *