Bangui, le 13 juillet 2026— Il y a des scènes qui ne devraient plus exister. Des scènes que l’on croyait enterrées avec certaines époques, avec certains régimes, avec certaines façons de gouverner que l’histoire avait — espérait-on — définitivement condamnées. Et puis un dimanche ordinaire arrive. Un débit de boisson. Une gérante qui fait son travail. Et un homme qui rappelle, à coups de poing et en se servant lui-même dans le congélateur, que rien n’a vraiment changé.
Ce 12 juillet 2026, à Bangui, Monsieur Steve Tangoa, se présentant comme conseiller du chef de l’État, est entré dans un établissement de la capitale dénommé « Portail Bleu » sis à Lakouanga pour passer commande. La gérante des lieux, appliquant scrupuleusement les instructions de sa patronne, lui a refusé un nouveau crédit. La raison était simple, documentée, incontestable : une dette de plus de 167 000 FCFA, accumulée sur plusieurs mois, restée impayée malgré de multiples relances.
Ce qui s’est passé ensuite, des dizaines de témoins l’ont vu. Certains en ont encore les mains qui tremblent.
Le déroulement des faits : une violence froide, assumée, en plein jour
Monsieur Steve Tangoa n’a pas discuté. Il n’a pas proposé un délai de paiement. Il n’a pas tenté de négocier. Il a frappé la gérante au comptoir. Puis, avec ce calme des gens qui savent qu’ils peuvent tout se permettre, il a ouvert le congélateur et s’est servi lui-même, comme si l’établissement lui appartenait, comme si la femme qu’il venait de frapper n’existait plus.
« Il l’a frappée au comptoir, puis il a ouvert le congélateur pour se servir lui-même », rapporte un témoin, encore sous le choc de ce qu’il a vu. « Personne n’a bougé. Tout le monde savait ce qu’il risquait à intervenir. »
La gérante, simple employée qui exécutait les consignes de sa patronne, souffre aujourd’hui de sévères douleurs à l’œil. Elle a subi une violence physique caractérisée, en plein jour, devant une foule de consommateurs tétanisés — non par la lâcheté, mais par cette peur parfaitement rationnelle de « se fourrer dans des problèmes » avec un proche du régime.
Car c’est cela, aussi, que cette scène révèle : l’impuissance calculée des témoins, la paralysie de gens parfaitement sains d’esprit qui ont évalué, en une fraction de seconde, ce qu’il en coûte de défendre une femme que vient de frapper un homme qui se réclame du palais présidentiel.
Le « tu me connais » : un spectre qui ne s’est jamais vraiment couché
La République Centrafricaine a un mot pour désigner ce phénomène. Ou plutôt une phrase. Trois mots qui ont structuré pendant des années les relations de pouvoir dans ce pays, qui ont justifié les abus, légitimé les prédations et réduit au silence toute velléité de résistance : « Tu me connais ? »
Cette formule — rendue tristement célèbre sous l’ère François Bozizé, où elle fonctionnait comme un sésame ouvrant toutes les portes et fermant toutes les bouches — est un phénomène qu’on s’est longtemps flatté d’avoir dépassé.
La promesse de la 7e République, le discours de la rupture, l’affirmation répétée que le Centrafrique d’aujourd’hui n’était plus celui d’hier : autant de marqueurs politiques qui étaient censés avoir enterré définitivement le règne des privilèges d’apparat.
Ce dimanche 12 juillet 2026, dans ce débit de boisson de Bangui précisément à Lakouanga, le spectre est revenu frapper à la porte. Et il est entré.
Parce que Monsieur Steve Tangoa n’a pas eu besoin de prononcer les trois mots. Son comportement les a tous dits. Se servir sans payer. Frapper quand on vous refuse. Partir sans rendre de comptes. C’est exactement le schéma du « tu me connais » — l’appropriation de l’espace public par celui qui sait que son statut le protège du droit commun.
100 000 FCFA sur 167 000 : le règlement partiel comme aveu
Confronté aux faits — ou à la pression des circonstances — Monsieur Tangoa avait, dans un second temps, consenti à régler 100 000 FCFA sur les 167 000 qu’il devait. Il reste donc toujours débiteur du solde. Et il a frappé une femme sans que les forces de l’ordre ne se soient manifestées.
Ce geste partiel mérite d’être lu pour ce qu’il est vraiment : non pas un acte de réparation, mais un acte de gestion. Le minimum suffisant pour que l’affaire se tasse, pour qu’on parle moins, pour que le dossier disparaisse dans le silence habituel qui entoure les comportements des gens bien placés.
Il ne règle rien. Il ne répare rien. Une dette réglée à moitié n’efface pas les coups portés. Un chèque partiel n’efface pas l’humiliation publique infligée à une femme dont le seul tort était de faire correctement son travail. Et il n’efface surtout pas ce que cette scène dit à tous les petits commerçants de Bangui, à toutes les gérantes, à tous les employés qui, demain, seront confrontés au même dilemme : appliquer les règles de leur établissement, et risquer les conséquences, ou céder par avance pour éviter l’incident.
C’est cette peur-là — la peur systémique, la peur qui change les comportements avant même que quiconque ne frappe — qui est le vrai dommage. Et ce dommage-là, aucun règlement partiel ne le couvre.
La question fondamentale : la rupture est-elle une promesse ou un slogan ?
Le président Faustin-Archange Touadéra a fait de la rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs un marqueur central de son discours politique. La 7e République est censée incarner un nouveau rapport entre le pouvoir et le peuple — un rapport où le statut ne confère pas d’impunité, où les proches du président sont soumis aux mêmes règles que le citoyen ordinaire, où une commerçante peut refuser un crédit à n’importe qui sans craindre d’être frappée.
L’affaire Tangoa pose à cette promesse un test qu’elle ne peut pas éluder.
Si Monsieur Steve Tangoa est effectivement conseiller du chef de l’État — et c’est ainsi qu’il s’est présenté, devant témoins, dans un établissement public — alors sa hiérarchie a une responsabilité morale et institutionnelle dans ce dossier. Non pas parce qu’elle aurait commandité les coups. Mais parce qu’elle a le pouvoir, et peut-être le devoir, de signifier clairement que ce comportement est incompatible avec les fonctions exercées, et que la promesse de rupture n’est pas un slogan de campagne mais une exigence de conduite.
Nous posons donc la question directement, publiquement, et sans détour : le président Touadéra a-t-il été informé de cet incident ? Quelle suite entend-il lui donner ? Et si son conseiller peut frapper impunément une commerçante devant témoins, que signifie encore, concrètement, la promesse de rupture ?
La commerçante blessée : figure d’un peuple qui travaille et souffre en silence
Derrière les questions politiques et institutionnelles, il y a une femme. Elle a un nom que nous choisissons de ne pas publier, pour ne pas l’exposer davantage. Elle avait un travail qu’elle faisait bien — trop bien, peut-être, pour le goût de certains. Elle appliquait des règles simples, justes et légitimes. Et elle a été frappée pour cela.
Cette femme est le visage de millions de Centrafricains qui gèrent leur commerce, remboursent leurs crédits, paient leurs impôts, respectent les règles — et qui voient, à intervalles réguliers, que les règles ne s’appliquent pas à tout le monde de la même façon.
Elle est le visage des petits commerçants de Bangui pour qui une dette impayée de 167 000 FCFA représente plusieurs semaines de marge, et pour qui l’impunité d’un débiteur bien placé peut signifier l’impossibilité de rembourser ses propres fournisseurs.
Elle est le visage d’une gouvernance où l’intérêt général cède systématiquement aux privilèges d’une caste qui n’a pas changé de pratiques en changeant de maître.
Elle mérite que justice lui soit rendue. Publiquement. Sans délai. Et sans règlement à moitié.

