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Le 30 mars 2026, Faustin-Archange TouadĂ©ra prĂŞtait Ă  nouveau serment sous un dĂ©luge. Derrière le spectacle d’un protocole noyĂ©, une architecture diplomatique mĂ©ticuleusement construite — et des questions qui, elles, ne se noient pas.

La pluie, Ă  Bangui, n’a pas d’agenda. Elle tombe quand elle veut, sur qui elle veut, et se moque royalement des prĂ©sidences. Ce lundi, elle a choisi de s’inviter Ă  l’investiture de Faustin-Archange TouadĂ©ra avec la brutalitĂ© d’une invitĂ©e non dĂ©sirĂ©e. Tentes arrachĂ©es, officiels trempĂ©s, protocole en dĂ©route : la RĂ©publique centrafricaine offrait au monde l’image d’un État incapable de couvrir sa propre cĂ©rĂ©monie la plus solennelle. Derrière l’anecdote se cache, comme souvent en Afrique centrale, une rĂ©alitĂ© autrement plus complexe, autrement plus grave.

Un régime qui tient — mais à quoi ?

TouadĂ©ra gouverne la RĂ©publique centrafricaine depuis 2016. Dix ans, dans un pays oĂą la durĂ©e du pouvoir a rarement rimĂ© avec stabilitĂ©, cela ressemble Ă  une performance. Mais il faut regarder le prix de cette longĂ©vitĂ©. Le maintien au pouvoir d’un chef d’État centrafricain ne se mesure plus seulement en urnes ni en lĂ©gitimitĂ© populaire. Il se mesure en soldats — et ces soldats, depuis 2018, portent des insignes que Moscou reconnaĂ®trait volontiers. Le groupe Wagner, rebaptisĂ© Africa Corps après la mort de Prigojine, est devenu la colonne vertĂ©brale de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure du pays. Des milliers d’instructeurs, de combattants, d’agents de renseignement russes quadrillent un territoire que l’armĂ©e nationale centrafricaine ne peut tenir seule. TouadĂ©ra le sait. Moscou aussi. Et tout le monde fait semblant d’appeler cela une « coopĂ©ration militaire ».

C’est dans ce contexte que l’investiture de 2026 prend sa vĂ©ritable dimension. Ce n’est pas la pluie qui interroge. C’est la nature profonde d’un pouvoir dont la souverainetĂ© rĂ©elle — celle qui s’exerce sur le terrain, dans les provinces, dans les villages oĂą groupes armĂ©s et supplĂ©tifs Ă©trangers font encore la loi — reste une fiction bien ordonnĂ©e.

Trois présidents, un message

L’Occident a, cette fois encore, envoyĂ© ses deuxièmes couteaux. Les grandes chancelleries europĂ©ennes, qui furent jadis les gardiennes jalouses de leur influence centrafricaine, brillaient par l’absence de leurs dirigeants. Paris, surtout, dont l’effacement progressif du continent africain s’est transformĂ© en retraite prĂ©cipitĂ©e ces dernières annĂ©es, ne pouvait guère afficher plus Ă©loquemment sa mise Ă  l’Ă©cart. Le vide laissĂ© a Ă©tĂ© soigneusement comblĂ©.

Trois chefs d’État africains avaient fait le dĂ©placement : Azali Assoumani, prĂ©sident des Comores; Denis Sassou Nguesso, prĂ©sident du Congo-Brazzaville et de l’Union africaine, Denis SASSOU NGUESSO, chantre discret d’une « souverainetĂ© stratĂ©gique » qui masque souvent une politique de tous les vents, confirme une convergence idĂ©ologique floue mais bien rĂ©elle et Brice Clotaire Oligui Nguema, l’homme fort du Gabon depuis le coup d’État de 2023. Chaque prĂ©sence est un calcul. Assoumani offre le tampon continental — sa venue au nom de l’UA blanchit institutionnellement un rĂ©gime sous surveillance. Sassou Nguesso, lui, est dans son Ă©lĂ©ment : voilĂ  un homme qui cumule plus de quarante ans de pouvoir intermittent Ă  Brazzaville, sĂ©parĂ© de Bangui par un simple fleuve et par la mĂŞme logique de survie politique. Sa prĂ©sence n’est pas un geste de soutien dĂ©sintĂ©ressĂ© — c’est la solidaritĂ© des durables, le signe de reconnaissance entre ceux qui savent se maintenir coĂ»te que coĂ»te.

Quant Ă  Oligui, sa prĂ©sence est celle d’un ancien putschiste cherchant la frĂ©quentation des pouvoirs constitutionnels pour diluer sa singularitĂ© — il est venu chercher une normalitĂ© que Bangui ne peut lui donner qu’en façade.

Ă€ retenir : l’investiture centrafricaine n’Ă©tait pas une cĂ©rĂ©monie nationale. C’Ă©tait une dĂ©monstration gĂ©opolitique rĂ©gionale, soigneusement scĂ©narisĂ©e pour un public prĂ©cis — ni occidental, ni onusien, mais africain et multipolaire.

Ce que la « bénédiction continentale » ne règle pas

Il serait intellectuellement malhonnĂŞte de ne voir dans ce rassemblement qu’une manĹ“uvre. La reconfiguration des alliances africaines est une rĂ©alitĂ© de fond que dix ans d’arrogance post-coloniale française et d’indiffĂ©rence bruxelloise ont amplement contribuĂ© Ă  forger. Les dirigeants africains qui refusent la tutelle ont des raisons historiques valables. Mais reconnaĂ®tre la lĂ©gitimitĂ© du ressentiment n’oblige pas Ă  valider toutes les rĂ©ponses qu’il engendre.

Car le peuple centrafricain, lui, n’Ă©tait pas dans la tribune sous les tentes dĂ©foncĂ©es. Il Ă©tait dans les 4,5 millions de personnes dĂ©placĂ©es ou rĂ©fugiĂ©es que le pays a gĂ©nĂ©rĂ©es depuis 2013. Il Ă©tait dans les 3 millions de personnes en insĂ©curitĂ© alimentaire grave recensĂ©s par l’ONU. Il Ă©tait dans ces rĂ©gions entières oĂą ni l’État, ni ses alliĂ©s russes, ni les milices qui prĂ©tendent le combattre n’assurent la moindre sĂ©curitĂ©. Pour ces Centrafricains-lĂ , la question de savoir si l’investiture Ă©tait une bĂ©nĂ©diction ou un prĂ©sage n’a aucun sens. Ce qu’ils attendent n’est pas un signal diplomatique. C’est de l’eau potable, une Ă©cole ouverte, un chemin sans embuscade.

Le danger du récit de la « stabilité »

Le rĂ©gime TouadĂ©ra excelle dans une rhĂ©torique qui a le vent en poupe : celle de la souverainetĂ© recouvrĂ©e, de la fin des tutelles, du respect mutuel entre partenaires. Ce discours est sĂ©duisant, et il n’est pas entièrement faux. Mais il devient dangereux lorsqu’il sert de paravent Ă  l’immobilisme, Ă  la rĂ©pression des voix dissidentes, et Ă  la substitution d’une dĂ©pendance — la française — par une autre — la russe — prĂ©sentĂ©e comme libĂ©ratrice.

La vraie indĂ©pendance ne se proclame pas entre prĂ©sidents. Elle se construit dans les institutions, dans la justice, dans la presse libre, dans les Ă©lections non contestĂ©es. Sur aucun de ces critères, la RĂ©publique Centrafricaine de 2026 ne peut dĂ©cemment se targuer d’un progrès dĂ©cisif.

Bangui a Ă©tĂ© investie, au sens propre comme au figurĂ©. Investie par la pluie, investie par des alliances de circonstance, investie par un pouvoir qui a appris Ă  survivre en changeant de tuteurs plutĂ´t qu’en construisant des institutions. L’orage est passĂ©. Les tentes ont Ă©tĂ© remontĂ©es. Les discours ont Ă©tĂ© prononcĂ©s. Et la RĂ©publique centrafricaine, comme au lendemain de chaque investiture depuis quinze ans, reprend son chemin sur une ligne de crĂŞte dont elle n’a jamais vraiment eu les moyens de descendre.

C’est lĂ , peut-ĂŞtre, le seul vrai message de cette journĂ©e : la pluie, au moins, elle, ne ment pas.

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