En ce 27 janvier, journĂ©e de la mĂ©moire de l’Holocauste, Lili Keller-Rosenberg, rescapĂ©e d’Auschwitz, poursuit inlassablement son devoir de transmission. Son arme : son histoire.
Un silence de cathĂ©drale rĂšgne dans lâamphithéùtre du lycĂ©e de Rome. Face Ă des centaines dâĂ©lĂšves dont les grands-parents sont nĂ©s bien aprĂšs la guerre, une femme menue, au regard dâacier, prend la parole. Ă 95 ans, Lili Keller-Rosenberg, rescapĂ©e de la Shoah, accomplit, une fois encore, son devoir sacrĂ©. En cette JournĂ©e internationale dĂ©diĂ©e Ă la mĂ©moire des victimes de lâHolocauste, son tĂ©moignage vivant rĂ©sonne avec une force plus cruciale que jamais.
« Je ne suis pas une hĂ©roĂŻne. Je suis juste celle qui est revenue », entame-t-elle, sa voix claire portant au fond de la salle. Elle raconte lâinsouciance dâune enfance Ă Budapest, volĂ©e en 1944. La terreur du ghetto, le voyage dans un wagon Ă bestiaux, et cette rampe dâAuschwitz-Birkenau oĂč, Ă 13 ans, elle a vu pour la derniĂšre fois son pĂšre, envoyĂ© Ă gauche, vers la mort. Son rĂ©cit est un filament tĂ©nu entre le prĂ©sent et lâabĂźme. Elle dĂ©crit le froid, la faim qui dĂ©vore les pensĂ©es, le numĂ©ro tatouĂ© sur son bras quâelle montre, lentement devenu son identitĂ©. « Ils ont voulu faire de nous des numĂ©ros. Je tĂ©moigne pour leur rappeler que jâavais un nom. »
Pour les Ă©lĂšves, ce cours dâhistoire en chair et en os est une onde de choc. « Dans les livres, câest des dates et des photos en noir et blanc, tĂ©moigne MaĂ«l, 17 ans. LĂ , câest une personne qui est devant nous. Quand elle dit avoir eu le mĂȘme Ăąge que nous lĂ -bas⊠ça vous fige complĂštement. » Son enseignante dâhistoire, Mme Dubois, acquiesce : « Aucun documentaire, aucun manuel ne peut avoir cet impact. Lili incarne la mĂ©moire. Elle brise la statistique en une histoire personnelle, universelle et profondĂ©ment humaine. »
Lâengagement de Lili Keller-Rosenberg, qui a commencĂ© Ă tĂ©moigner il y a plus de quarante ans, a Ă©voluĂ© avec le temps. Face Ă la rĂ©surgence des discours de haine et Ă la banalisation de lâantisĂ©mitisme sur les rĂ©seaux sociaux, ses mots portent un avertissement brĂ»lant dâactualitĂ©. « Je ne tĂ©moigne pas seulement du passĂ©, je vous alerte pour votre avenir, explique-t-elle aux lycĂ©ens. La haine commence par des mots. Par le rejet de lâautre parce quâil est diffĂ©rent. Regardez autour de vous, soyez vigilants. Vous ĂȘtes les gardiens de cette mĂ©moire maintenant. »
Alors que le dernier survivant français de la Shoah, sâest Ă©teint lâan dernier, la mission de passeurs de mĂ©moire comme Lili devient un patrimoine dâune valeur inestimable. Des projets de numĂ©risation en 3D et dâarchives interactives existent, mais rien ne remplacera, selon elle, la puissance du regard dans les yeux. « Tant que mes forces me le permettront, jâirai. Parler, câest rĂ©sister une seconde fois. Câest honorer ceux qui se sont tus Ă jamais. »
La confĂ©rence se termine sous une longue ovation, debout. Des Ă©lĂšves sâapprochent, timides, pour un autographe⊠sur leur livre dâhistoire. Lili signe, inlassablement. En quittant lâestrade, soutenue par le proviseur, elle confie, presque dans un murmure : « Ils ont les yeux qui brillent, ils Ă©coutent. Câest pour cela que je reviens. Tant quâil y aura une lumiĂšre dans leurs yeux, lâobscuritĂ© nâaura pas gagnĂ©. »
Dans un monde oĂč la mĂ©moire sâeffiloche, Lili Keller-Rosenberg, Ă 95 ans, en est le fragile et irrĂ©ductible rempart. Son histoire, dĂ©sormais, est aussi la leur.

