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Depuis une semaine, la République centrafricaine, tout juste sortie des urnes, est secouée par une escalade de violence inédite dans le Haut-Mbomou.

L’offensive lancée le 28 décembre par la milice Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG) contre les villes de Bambouti et Zémio a provoqué une nouvelle saignée : des dizaines de morts, des agents de l’État pris en otage, et des milliers de civils fuyant vers les églises ou la frontière congolaise. Face à ce chaos, la réponse officielle de Bangui semble se limiter à une chasse aux boucs émissaires, accusant tantôt Dondra, tantôt Crépin Mboli Ngoumba, tantôt Armel Doubane, sous prétexte de leurs origines régionales.

 Une manœuvre de diversion qui ne doit pas tromper : pour comprendre la paternité de cette crise, il faut regarder du côté de ceux qui ont formé, armé et instrumentalisé cette milice avant de la laisser leur échapper des mains.

Cette crise est le fruit amer d’une stratégie sécuritaire à courte vue. L’AAKG, dont le nom signifie « Trop de Zandé sont morts », est née en mars 2023 d’un sentiment d’abandon de la communauté zandé face aux exactions du groupe rebelle UPC à dominante peule. Plutôt que de répondre par un renforcement de l’État de droit et de l’armée régulière, le gouvernement a choisi, avec ses alliés russes, de coopter cette milice.

En mai 2024, le groupe Wagner a formé environ 200 miliciens, qui ont été intégrés dans les Forces armées centrafricaines (FACA) sous commandement russe, devenant même les « Wagner Ti Azandé ».

L’État a ainsi sciemment fabriqué un bras armé ancré dans une logique ethnique, bafouant les principes d’une armée nationale et unificatrice. Cette approche a porté ses fruits militaires à court terme, affaiblissant l’UPC, mais ses conséquences à long terme sont désastreuses.

L’échec était programmé. Les miliciens, peu disciplinés, se sont rapidement heurtés à leurs instructeurs russes, dénonçant leur envoi systématique en première ligne et le non-versement de leurs primes. Le divorce est consommé au printemps 2025 lorsque Bangui signe un accord de paix avec l’UPC, perçu comme une trahison par les Azandé. Le processus d’intégration est suspendu, et une partie des miliciens, refusant de rendre les armes, prend le maquis. L’État se retrouve alors face au « monstre qu’il a lui-même créé », selon les termes de l’analyste Fulbert Ngodji.

Le gouvernement a tenté un désarmement forcé, précipitant la rébellion ouverte. La milice, dont les revendications initiales étaient communautaires (protéger les Zandé), opère désormais une mutation dangereuse vers un groupe rebelle anti-gouvernemental.

Bilan d’une stratégie calamiteuse

Les conséquences de cette politique sont tangibles et dramatiques :

· Crise humanitaire majeure : Près de 50 000 personnes déplacées selon l’Église catholique. À Zémio, 2 000 déplacés survivent dans l’enceinte de la mission catholique, dépendants de l’aide humanitaire pour l’eau et la nourriture.

· Cycle de violence : Au moins 200 personnes, majoritairement des civils, ont été tuées depuis 2023 dans les affrontements liés à cette milice.

· Déstabilisation régionale : La milice entretient des liens avec des groupes zandé au Soudan du Sud, risquant d’internationaliser le conflit.

Face à ce désastre, la réaction des autorités est édifiante. Au lieu d’assumer la responsabilité de leur propre stratégie, elles pointent du doigt des personnalités originaires de la région. Cette recherche de boucs émissaires est non seulement infondée, mais elle aggrave les tensions en ethnicisant et en régionalisant un problème dont l’État est le premier architecte.

L’attitude du préfet du Haut-Mbomou, Léonard Mbélé, en est la parfaite illustration. Lors d’une réunion de paix convoquée par la MINUSCA à Obo début janvier 2026, il a catégoriquement refusé toute négociation, déclarant « on va continuer la guerre », sapant les efforts de médiation et soulevant des questions sur ses motivations personnelles.

Cette crise révèle l’absurdité tragique d’une gouvernance qui externalise sa souveraineté. L’État centrafricain, en sous-traitant sa sécurité au groupe Wagner, a perdu le contrôle de sa propre politique. Les Russes ont formé la milice selon leurs intérêts, accentuant les clivages ethniques (désignant les combattants peuls de l’UPC comme des « envahisseurs »). Aujourd’hui, ce sont ces mêmes forces russes qui affrontent la milice qu’ils ont entraînée, dans une guerre par procuration où les Centrafricains sont les premières victimes.

Le dicton de Charles Blé Goudé, cité en exergue, résume cette folie : « Soignons la fièvre, évitons de chercher à casser le thermomètre. »

L’AAKG n’est que le thermomètre un symptôme de la fièvre qui consume le Haut-Mbomou. La fièvre, c’est l’abandon d’une région périphérique à 1 300 km de Bangui, le manque criant d’infrastructures, de développement et de présence étatique protectrice. La fièvre, c’est une stratégie sécuritaire qui instrumentalise les milices ethniques plutôt que de bâtir une armée nationale professionnelle et représentative, comme le préconise pourtant la politique de défense adoptée fin 2024.

La deuxième partie du proverbe est tout aussi pertinente : « Réclamez les dents de la panthère à celui qui a consommé la tête. » Les « dents de la panthère », ce sont les violences qui déchirent le Haut-Mbomou. Elles doivent être réclamées à ceux qui sont « venus consommer la tête » les décideurs de Bangui et leurs partenaires étrangers qui ont, par calcul et improvisation, créé les conditions de cette explosion.

La solution ne réside pas dans une escalade militaire vouée à l’échec, comme le prône le préfet Mbélé. Elle exige une humilité et une rupture radicales. Le gouvernement doit, comme le recommandent les analystes de International Crisis Group, engager un dialogue direct avec la milice sur le sort de ses combattants, tout en relançant d’urgence un dialogue intercommunautaire et en investissant massivement dans le développement du Haut-Mbomou. L’Église catholique, en première ligne humanitaire, ne dit pas autre chose.

Le nouveau mandat du président Touadéra commence sous le signe de ce premier défi. Il aura le choix entre perpétuer les erreurs du passé, chercher à « casser le thermomètre » et alimenter un cycle de violence sans fin ou enfin « soigner la fièvre » en s’attaquant aux racines de la crise : le délaissement de ses périphéries et la délégation de sa souveraineté.

Le sang qui coule entre soldats d’un même drapeau est le prix ultime de l’irresponsabilité. Aux auteurs de cette tragédie d’en assumer aujourd’hui la paternité pleine et entière.

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