LE POINT DE L’ACTUALITÉ — L’ouverture d’une enquête pénale par le Parquet de Paris à propos de l’uranium du Niger a déclenché une crise diplomatique majeure. Cette procédure, qualifiée par Niamey d’ingérence inacceptable dans ses affaires souveraines, pose une question fondamentale et douloureuse : le Niger, pays indépendant depuis 1960, est-il encore traité comme un département français lorsque ses intérêts heurtent ceux de l’ancienne métropole ?
L’enquête française : les faits à l’origine de la crise
Le 19 décembre 2025, le Parquet national financier (PNF) a officiellement ouvert une enquête pour « vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère ». Cette enquête fait suite à une plainte déposée par le groupe nucléaire français Orano, dont l’État est actionnaire à 90%, après la « disparition » présumée d’environ 1 000 tonnes d’uranium depuis le site minier d’Arlit, au Niger. La valeur de ce stock est estimée à près de 310 millions de dollars (environ 160 millions d’euros).
Pour Paris, cette enquête s’inscrit dans un cadre légal strict. Le transfert de l’uranium est intervenu après qu’un tribunal arbitral international, en septembre 2025, ait ordonné au Niger de ne pas vendre, céder ou faciliter le transfert de l’uranium produit par l’ancienne coentreprise SOMAÏR. Orano avait saisi ce tribunal après la nationalisation forcée de la SOMAÏR en juin 2025 par la junte militaire au pouvoir, qui a évincé l’entreprise française de ses opérations.
La réponse du Niger : une souveraineté bafouée
La réaction nigérienne a été immédiate et virulente. Pour Niamey, cette enquête est une violation flagrante du droit international et un acte de néocolonialisme judiciaire.
Les arguments principaux du Niger sont :
· Le principe de souveraineté permanente sur les ressources naturelles, établi par l’ONU dès 1962, qui donne à l’État le contrôle exclusif sur son sous-sol.
· La nature du contrat : Orano ne détenait qu’une concession d’exploitation, révocable, et non une propriété sur le minerai.
· La compétence territoriale : La justice française n’aurait aucune autorité pour juger des actes souverains posés sur le territoire nigérien, sauf pour des crimes universels comme le terrorisme.
· Un règlement de comptes historique : Les autorités dénoncent des décennies d’exploitation injuste, affirmant que l’uranium « n’a apporté aux Nigériens que misère, pollution… et aux Français, prospérité et puissance ».
Un conflit aux racines profondes
Cette crise n’est pas un simple différend commercial. Elle plonge ses racines dans l’histoire post-coloniale et les récents bouleversements géopolitiques au Sahel.
Contexte historique et récent :
· Indépendance et liens maintenus : Le Niger a obtenu son indépendance de la France le 3 août 1960. Malgré cela, des liens économiques et militaires étroits ont persisté pendant des décennies.
· La rupture de 2023 : Le coup d’État de juillet 2023, qui a porté une junte militaire au pouvoir, a radicalement changé la donne. Le nouveau régime a expulsé les troupes françaises, renvoyé l’ambassadeur et engagé un virage stratégique vers de nouveaux partenaires comme la Russie.
· La « dé-francisation » symbolique : Dans la lignée de ses voisins du Mali et du Burkina Faso, le Niger a entrepris d’effacer les symboles coloniaux, comme renommer l’avenue Charles-de-Gaulle à Niamey.
· Le pivot stratégique : La junte affirme vouloir vendre son uranium « à qui elle veut », et la Russie a clairement manifesté son intérêt pour exploiter cette ressource.
L’enjeu crucial pour la France : la sécurité énergétique
La virulence de la réaction française s’explique par un enjeu de sécurité nationale. Le nucléaire produit environ 70% de l’électricité en France, et le Niger a longtemps été un fournisseur stratégique, représentant jusqu’à 15% des importations d’uranium françaises. Perdre l’accès à cette ressource, au profit d’un rival géopolitique comme la Russie, est un scénario redouté à Paris.
Analyse : une guerre des récits
Ce conflit oppose deux récits irréconciliables :
· Le récit français est celui du droit et de la protection des intérêts économiques. Il présente l’affaire comme un litige contractuel où un État viole ses engagements internationaux et où une entreprise est spoliée de ses actifs. L’implication possible de la Russie ajoute une dimension d’ingérence étrangère et de menace pour les approvisionnements stratégiques.
· Le récit nigérien est celui de l’émancipation et de la souveraineté retrouvée. Il cadre l’affaire comme la fin légitime d’un privilège néocolonial, où un pays reprend le contrôle de ses richesses après des décennies de relations déséquilibrées. L’enquête française est perçue comme une tentative de délégitimer ce choix souverain par des moyens judiciaires.
La question posée « Le Niger est-il un département français ? » est évidemment rhétorique. Elle traduit cependant l’amertume profonde à Niamey face à une procédure perçue comme une négation de soixante ans d’indépendance et un rappel à l’ordre d’une ancienne puissance coloniale qui peine à accepter la nouvelle donne sahélienne. L’issue de cette crise, bien au-delà du sort de quelques centaines de tonnes de minerai, dessinera les contours des futures relations entre la France et les États du Sahel désireux de prendre leur destin en main, quels qu’en soient les partenaires

