Bangui, 9 décembre 2025 – Face à une Assemblée nationale dont la composition pourrait être bouleversée dans quelques semaines, le Président de la République centrafricaine, Faustin-Archange Touadéra, a présenté ce mardi un discours sur l’état de la Nation. Dans une atmosphère politique électrique, à dix-neuf jours seulement d’un quadruple scrutin présidentiel, législatif, régional et municipal, le chef de l’État a mis en avant les avancées de son mandat, tout en reconnaissant des difficultés persistantes.
Pour la majorité des Centrafricains, qui vivent sous le seuil de pauvreté et subissent des prix des carburants parmi les plus hauts du continent, l’appréciation de ce bilan est sujette à un profond décalage entre les déclarations d’intention et les réalités quotidiennes.
Un discours d’élection sous le signe de la « stabilité retrouvée »
Le Président Touadéra, qui brigue un troisième mandat rendu possible par une réforme constitutionnelle controversée, a axé son allocution sur la paix et la sécurité, thèmes centraux de sa campagne.
· Bilan sécuritaire affirmé : Le Président Faustin Archange Touadéra a insisté sur le retour progressif de l’autorité de l’État dans plusieurs régions, ainsi que sur la signature d’accords avec les 14 groupes armés. Il a assuré que des processus de désarmement, notamment avec les groupes UPC et 3R, se déroulaient « normalement ».
Ces affirmations sont confirmées dans leurs grandes lignes par un récent rapport de l’ONU, qui note des progrès dans l’extension de la présence étatique.
· Préparatifs électoraux : Concernant les élections du 28 décembre, le Président a fermement réaffirmé son attachement à la date constitutionnelle, avertissant qu’un report « ouvrirait la voie au désordre ». L’organisation technique des élections a été saluée par les Nations Unies, notamment pour la révision du fichier électoral dans 11 des 20 préfectures.
· Relations internationales : Évoquant la coopération avec la Russie, un partenaire clé, le Président Touadéra a confirmé des discussions régulières dans les domaines de la défense et de l’économie, sans toutefois s’étendre sur leur contenu. Il a également défendu la coopération avec les Émirats arabes unis, la qualifiant de limitée à des « projets précis », en réponse à des critiques de l’opposition.
Le décalage avec la réalité quotidienne : une nation à la croisée des chemins
Malgré le tableau de progrès dressé par l’exécutif, la réalité vécue par les Centrafricains au quotidien reste marquée par d’immenses défis, pointés du doigt par des experts internationaux.
· Insécurité persistante : Le Président lui-même a reconnu que la situation « n’est pas parfaite ». Des foyers d’insécurité subsistent, en particulier dans les zones minières et frontalières où des groupes armés se livrent à des prédations.
Ces groupes continuent de commettre des violations des droits de l’homme et des attaques contre des civils. L’expert indépendant de l’ONU, Yao Agbetse, a insisté en 2024 sur l’urgence de restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire.
· Paix fragile et menaces extérieures : Si neuf des quatorze groupes armés signataires de l’accord de paix de 2019 ont été dissous, la situation dans le nord-est du pays est fragilisée par les retombées du conflit au Soudan voisin, entraînant des flux de réfugiés et des trafics transfrontaliers.
· Crises économique et humanitaire : La République Centrafricaine, classée parmi les pays les plus pauvres du monde, peine à offrir des perspectives à sa population.
· Coût de la vie : le Président Touadéra a admis que la vie reste marquée par des coûts élevés, attribuant en partie le prix des carburants à la position enclavée du pays.
· Indicateurs alarmants : Selon des données macroéconomiques, le PIB par habitant est d’environ 510 dollars, et 65.7% de la population vit dans une extrême pauvreté (2023). La croissance, bien que positive (3% prévus en 2025), peine à améliorer concrètement les conditions de vie.
· Dépendance : L’économie reste très peu diversifiée, dépendante des exportations de matières premières (bois, or, diamant) et des importations.
Contexte politique et sanitaire : la reconstruction face aux urgences
Contexte politique tendu : Ce discours s’inscrit dans un contexte de forte contestation. La principale plateforme de l’opposition, le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC), a annoncé boycotter l’élection présidentielle, dénonçant un processus « verrouillé » et une réforme constitutionnelle illégitime.
Alors que sept candidats ont été validés, dont les figures d’Anicet-Georges Dologuélé et Henri-Marie Dondra, ce boycott jette une ombre sur l’inclusivité du scrutin.
Efforts sanitaires et de reconstruction : En parallèle, l’action de l’État se concentre aussi sur la reconstruction d’un système sanitaire dévasté par des années de crise et sous-développé, et la réhabilitation d’infrastructures routières essentielles pour désenclaver le pays et faciliter la circulation des biens et des personnes.
Un futur suspendu au scrutin de décembre
L’allocution du Président Touadéra était moins un bilan exhaustif qu’un plaidoyer en vue de l’élection du 28 décembre. Les prochains jours seront déterminants pour savoir si les Centrafricains adhèrent à sa vision d’une « stabilité retrouvée » et lui accordent un nouveau mandat de sept ans, ou s’ils choisiront une autre voie, dans un contexte où une partie de l’opposition a déjà décidé de se retirer du jeu démocratique.
Quel que soit le résultat, les défis immenses de la sécurité, du développement économique et de la réconciliation nationale resteront l’unique priorité pour le prochain président d’une nation encore en convalescence.

