Bangui, 5 décembre 2025 – Douze ans se sont écoulés. Douze ans, et le pays semble toujours retenir son souffle à cette date anniversaire.
Le 5 décembre 2013 n’est pas une simple journée dans le calendrier centrafricain ; c’est une plaie ouverte, un point de bascule dans l’histoire moderne du pays, à partir duquel tout a changé. Ce matin-là, vers 4h30, Bangui s’est réveillée sous le crépitement des armes légères et lourdes. Une attaque des milices anti-balaka contre le régime de la Séléka plongeait le pays dans une violence paroxystique qui allait, en 48 heures, faire plus d’un millier de morts selon les organisations humanitaires.
Aujourd’hui, le souvenir de ce jour-là est une chape de plomb. Il est entretenu par le silence assourdissant qui entoure le sort de milliers de disparus, par les séquelles encore vives d’une crise qui a déplacé près d’un million de personnes, et par une justice qui peine à répondre aux cris des familles. Se souvenir n’est pas un exercice de commémoration passive. C’est un acte de résistance contre l’oubli qui facilite l’impunité, et une exigence : ne plus jamais accepter les causes profondes qui ont conduit à ce chaos.
Le 5 décembre 2013 : le jour où l’enfer s’est déchaîné
Pour comprendre l’ombre portée de cette date, il faut revenir sur ce qui s’est passé. En 2013, la République Centrafricaine était déjà sous le joug de la coalition rebelle de la Séléka, qui avait pris le pouvoir en mars. Ses exactions avaient provoqué l’émergence de groupes d’auto-défense, les anti-balaka.
Le 5 décembre, ces derniers lancèrent une offensive générale pour reprendre Bangui et Bossangoa.
· Le déclenchement : L’attaque, lancée à l’aube, fut finalement repoussée par le régime Séléka. Mais c’était compter sans la logique infernale des représailles.
· La spirale : Dans la confusion, les civils devinrent les cibles privilégiées. Les violences, d’abord politico-militaires, prirent une connotation religieuse dévastatrice, opposant principalement des communautés musulmanes et chrétiennes dans un pays qui n’avait pourtant pas connu de tels affrontements par le passé. La situation devint si critique que, ce même 5 décembre, le Conseil de sécurité des Nations unies autorisa le déploiement urgent d’une force internationale (MISCA) et d’une opération française (Sangaris) pour tenter d’arrêter l’hémorragie.
Les jours qui suivirent furent d’une brutalité inouïe. Des quartiers entiers de Bangui se transformèrent en champs de bataille. Les Nations unies, consternées, faisaient état de dizaines de corps retrouvés dans les rues et dénonçaient des violations graves des droits de l’homme commises par toutes les parties : exécutions arbitraires, violences sexuelles, recrutement d’enfants.
Une nation de fantômes : les disparus et l’attente infinie
Si le bilan immédiat fut terrible, c’est dans la durée que la blessure du 5 décembre 2013 s’est vraiment creusée. Le conflit a généré des vagues de déplacements massifs.
L’héritage d’une crise humanitaire profonde
· Personnes déplacées à l’intérieur du pays (un an après) : Plus de 850 000
· Réfugiés dans les pays voisins (fin 2013) : Plus de 423 000
Des centaines de milliers de personnes, près d’un cinquième de la population, ont dû tout quitter. Mais pire encore est le sort de ceux qui n’ont laissé aucune trace : les disparus. Leurs noms ne figurent sur aucune liste officielle définitive, mais leur absence ronge des familles entières, jour après jour, depuis douze ans.
Ce silence institutionnel face aux disparitions forcées n’est pas propre à la République Centrafricaine, mais il en est une caractéristique tragique. Comme le dénonce Amnesty International dans d’autres contextes de crise, l’apathie des autorités transforme l’attente en un supplice prolongé.
Les familles sont condamnées à vivre dans un entre-deux atroce, sans corps à pleurer, sans certificat de décès, sans possibilité de faire son deuil. Leur combat est un triple cri : pour la vérité, pour la justice, pour des réparations.
Entre devoir de mémoire et impératif de justice : le chemin étroit
Face à cette douleur, que signifie « se souvenir » ?
Le Conseil de l’Europe le rappelle : la mémoire n’est pas seulement le fait de ne pas oublier. C’est conserver un souvenir vivant et refuser de fermer les yeux sur les horreurs du passé. En Centrafrique, ce devoir de mémoire est porté d’abord par les victimes et leurs familles, pour qui l’oubli est impossible.
· Le rôle de la commémoration : Une commémoration officielle sert à ce que la société dans son ensemble reconnaisse la souffrance des victimes, condamne les actes commis et assure qu’ils ne se répéteront pas. C’est un premier pas vers une forme d’apaisement.
· La mémoire comme garde-fou : Collectivement, se souvenir de son histoire, même la plus sombre, est une façon de tirer les leçons du passé et de ne pas répéter les erreurs. C’est un avertissement contre le fanatisme, l’intolérance et la déshumanisation de l’autre qui mènent toujours au pire.
Cependant, la mémoire sans la justice est vaine. Elle peut même être une insulte. Or, douze ans après, le compte n’y est pas. Certes, quelques responsables présumés de la Séléka et des anti-balaka sont détenus, en attente de jugement devant la Cour pénale internationale ou la Cour pénale spéciale centrafricaine. Mais ces procédures, aussi nécessaires soient-elles, restent lentes, partielles et éloignées du quotidien des familles qui attendent des réponses concrètes sur le sort de leurs proches.
Ne plus accepter : briser le cycle
Alors, que faut-il ne plus accepter ? La réponse est dans les causes profondes qui ont rendu le 5 décembre 2013 possible.
1. L’impunité systémique : C’est la mère de tous les maux. Tant que ceux qui planifient et ordonnent des atrocités croient pouvoir s’en sortir sans être inquiétés, le cycle de la violence ne sera pas rompu.
2. L’instrumentalisation des différences : La transformation d’un conflit politique en guerre interreligieuse a été un catalyseur de haine aux conséquences durables. Ne plus accepter, c’est refuser que la foi soit utilisée comme une arme.
3. L’indifférence face à la souffrance des familles de disparus : Une société qui tourne le dos à ces familles se nie elle-même. Leur droit de savoir est fondamental et doit être au cœur de tout processus de réconciliation.
Le chemin est étroit entre le devoir de mémoire et la nécessité de reconstruire. Certains philosophes évoquent même un « devoir d’oubli » institutionnel, comme l’amnistie, pour permettre à une société déchirée de repartir. Mais cet oubli-là ne peut précéder la vérité et la justice. Il ne s’agit pas d’effacer le passé, mais de s’en libérer pour vivre.
Douze ans après, la République Centrafricaine est à la croisée des chemins. Elle peut laisser la date du 5 décembre 2013 n’être qu’une douloureuse cicatrice, ou bien en faire le point de départ d’une résolution collective.
Celle de construire un État de droit où la justice n’est plus un vain mot, où la mémoire des disparus est honorée par des actes, et où plus jamais un Centrafricain n’aura à craindre pour sa vie à cause de ses origines ou de ses croyances.
Se souvenir du 5 décembre 2013, c’est faire le serment solennel que ce jour ne doit marquer que le paroxysme d’un ancien cycle de violence, et non le modèle de l’avenir du pays.

