Le 1er décembre 2025, la République centrafricaine commémorera les 67 ans de sa proclamation. Ce jour de 1958, porté par la vision de Barthélemy Boganda, devait marquer l’aube d’une ère nouvelle.
Soixante-sept ans plus tard, entre les idéaux portés lors de l’indépendance en 1958 et la réalité complexe de 2025, la République centrafricaine demeure confrontée à un chemin ardu marqué par des défis structurels persistants, malgré l’espoir d’un renouveau. Le bilan politique, économique et social doit être fait sans complaisance, car les aspirations d’une nation souveraine et prospère ont souvent buté sur des instabilités récurrentes, des conflits armés et des faiblesses institutionnelles.
L’idéal Bogandien : un projet avorté
Le 1er décembre 1958, Barthélemy Boganda proclame la création de la République centrafricaine. Ce n’est pas un simple changement de nom pour l’ancien Oubangui-Chari, mais l’acte de naissance d’une ambition bien plus vaste.
Boganda envisageait rien de moins qu’un vaste ensemble fédéral regroupant les quatre territoires de l’Afrique équatoriale française, peut-être même s’étendant aux colonies belges et portugaises voisines. Cette « République centrafricaine » devait incarner l’unité, la dignité et le travail des principes qui deviendront d’ailleurs la devise nationale.
Pourtant, ce rêve panafricain se heurta rapidement au refus des autres dirigeants de la région, « travaillés par la métropole » selon l’analyse de l’historien Bernard Simiti. Boganda, par dépit, limita sa République aux frontières de l’Oubangui-Chari.
Sa mort tragique le 29 mars 1959 dans un accident d’avion aux circonstances troubles scella le sort de sa vision. Comme il l’avait prophétisé, c’est « la division, le tribalisme, l’égoïsme » qui allaient devenir « le malheur de la RCA dans l’avenir« .
Le poids des décennies : dérives et fragmentation
Le bilan des décennies suivantes est accablant. Le président Faustin-Archange Touadéra lui-même dresse un constat sévère : « La mauvaise gouvernance, la corruption, le détournement des deniers publics, l’impunité » ont fait de la RCA « un vivier de prédateurs« .
Le pays a enchaîné les régimes autoritaires, dont celui de Jean-Bedel Bokassa qui autoproclama même un éphémère empire, les coups d’État, les rébellions et les mutineries.
Aujourd’hui, malgré des ressources naturelles considérables ‘uranium, or, diamants, bois, pétrole’, la RCA figure parmi les pays les plus pauvres du monde, se classant au 188e rang sur 191 pour l’indice de développement humain en 2022. Les groupes armés contrôlent des portions significatives du territoire, et l’État n’exerce son autorité que sur une partie limitée et fluctuante du pays. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées, et près de 2,7 millions de Centrafricains sont en situation d’insécurité alimentaire.
La réalité de 2025 : entre reconstruction et nouvelles tensions
L’année 2025 est pourtant présentée comme un tournant. Plusieurs initiatives visent à relancer l’économie, comme la deuxième phase du Programme d’appui à la reconstruction des communautés de base (PARCB-2) lancé en octobre 2025 avec la Banque africaine de développement.
Ce programme, doté de 13 millions de dollars, entend renforcer la cohésion sociale et relancer les activités économiques, bénéficiant directement à environ 800 000 personnes.
Des réformes structurelles commencent à porter leurs fruits, avec la création d’un guichet unique ayant permis la création de 728 entreprises au premier trimestre 2025, générant près de 2 000 emplois. Dans le secteur agricole, qui occupe 70% de la population active, des initiatives comme la Société de Manioc Centrafricain (SMCAF) valorisent les productions locales.
Pourtant, ces lueurs d’espoir ne peuvent masquer les défis immenses. Le pays s’apprête à organiser une élection présidentielle en décembre 2025 dans un contexte politique tendu, marqué par la révision constitutionnelle de 2023 ayant étendu la durée du mandat présidentiel à sept ans.
Le président Touadéra a récemment mis en garde contre les « menaces de déstabilisation de la République » qu’il juge « réelles », et dénonce le fait que « certains groupes armés, signataires de l’accord politique de paix et de réconciliation nationale, continuent de commettre des violences aveugles » contre les civils.
Soixante-sept ans après : un héritage en suspens
Alors que nous commémorons ce 1er décembre 2025, la République centrafricaine se trouve à la croisée des chemins. La jeunesse centrafricaine revendique une autre vision, accordant plus d’importance au 13 août 1960 date de la reconnaissance internationale qu’au 1er décembre.
Cette génération dénonce l’appropriation politique de la mémoire de Boganda et rappelle que « le pays est divisé justement parce que l’héritage de Boganda n’a pas été bien géré par la vieille génération« .
Entre les idéaux unitaires de 1958 et les réalités fragmentées de 2025, le fossé semble abyssal. Les initiatives de reconstruction, bien que réelles, peinent à masquer l’ampleur du chemin restant à parcourir. Soixante-sept ans après sa proclamation, la République centrafricaine reste en quête des fondements mêmes qui devaient présider à sa création : l’unité, la dignité et le travail.
Le bilan est sans appel : la RCA n’a pas su, ou pas pu, incarner la vision de son fondateur. La question qui demeure est de savoir si les nouvelles générations, moins encombrées par les poids du passé, pourront enfin réaliser cette promesse?

