YAOUNDÉ/BANGUI le 3 novembre 2025 – Alors que le Cameroun reste englué dans une crise post-électorale violente, les craintes d’une déstabilisation en chaîne en Afrique centrale grandissent. Si les conséquences internes, répression mortelle, paralysie économique et profondes divisions sont déjà visibles, c’est vers la République centrafricaine, pays voisin et fragile, que se tournent les regards. Pour le gouvernement centrafricain, la gestion de cette crise chez son puissant voisin représente un casse-tête stratégique aux implications existentielles.
Le Cameroun en proie au chaos : une crise aux multiples facettes
La proclamation de la victoire du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, par le Conseil constitutionnel le 27 octobre 2025, a jeté de l’huile sur le feu. Les manifestations, nées dès le jour du scrutin, le 12 octobre, n’ont depuis cessé de s’étendre, de Garoua à Douala en passant par Yaoundé.
La France, par la voix de son ministère des Affaires étrangères, s’est dite « particulièrement préoccupée par les tensions post-électorales et la répression violente des manifestations », déplorant que « plusieurs civils ont perdu la vie par arme à feu et des centaines de personnes ont été blessées ». Le bilan, toujours provisoire, est lourd : la société civile évoque 23 morts, tandis que les avocats recensent plus de 1300 gardes à vue.
Au-delà de la violence, l’économie camerounaise, pilier de la sous-région, est mise à l’arrêt. L’incertitude post-électorale et les violences qui en découlent constituent « un coup dur pour l’activité économique du pays ».
Cette paralysie économique est un coup de tonnerre pour tous les pays enclavés de la région, au premier rang desquels la République centrafricaine, qui dépendent du port et des routes du Cameroun pour leurs échanges commerciaux.
La République centrafricaine : un équilibre précaire menacé de l’extérieur
Face à cette tempête chez son voisin, le gouvernement centrafricain se trouve pris en tenaille. La RCA, qui prépare elle-même ses propres élections générales prévues pour la fin de l’année 2025, est dans une position d’une fragilité extrême.
Le pays compte sur un soutien international crucial, matérialisé par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en RCA (MINUSCA). Cette dernière a récemment réaffirmé son « appui logistique et sécuritaire » au processus électoral centrafricain, un processus déjà confronté à d’importants « défis » financiers et logistiques. Toute déstabilisation régionale pourrait remettre en cause ces apports vitaux.
Le Premier ministre centrafricain, Félix Moloua, a beau affirmé avec conviction que « les élections vont bel et bien se dérouler », la persistance de la crise camerounaise plane comme une ombre menaçante sur ces assurances. La communauté internationale, acteur clé en RCA, pourrait être contrainte de redéployer son attention et ses ressources vers le Cameroun, laissant Bangui plus exposée.
Un dilemme cornélien pour Bangui
Cette situation place le gouvernement centrafricain devant un dilemme stratégique aux conséquences potentiellement dramatiques, quelle que soit l’option retenue.
Le silence prudent ou le soutien discret à Yaoundé : Une première option consisterait pour Bangui à adopter une position de retenue, voire de soutien discret au gouvernement camerounais. Cette approche viserait à ne pas froisser un voisin puissant et à préserver des relations bilatérales essentielles, notamment pour l’accès aux ports camerounais.
Cependant, cette stratégie pourrait s’avérer intenable si la répression au Cameroun s’intensifie et que la pression de la rue centrafricaine, solidaires des victimes, monte.
L’alignement sur la position internationale : Une autre voie serait de s’aligner sur les positions défendues par la France, l’Union européenne et le Canada, qui demandent un « dialogue inclusif », le « respect des libertés fondamentales » et la libération des détenus arbitraires. Bien que moralement cohérente, cette option comporte le risque de s’aliéner le régime de Yaoundé, avec des conséquences économiques et sécuritaires immédiates pour la RCA.
La recherche d’une médiation régionale : Le gouvernement centrafricain pourrait enfin tenter de s’ériger, avec d’autres pays de la CEMAC, en promoteur d’une médiation régionale. Cette posture ambitieuse viserait à stabiliser le Cameroun pour se protéger soi-même.
Elle nécessiterait toutefois une autorité et une influence diplomatique dont Bangui ne dispose peut-être pas en l’état, alors qu’elle lutte pour sa propre stabilité.
Alors que les rues de Douala et de Garoua résonnent encore des cris des manifestants et des tirs des forces de l’ordre, le calme précaire de Bangui semble plus que jamais tributaire des soubresauts de son voisin. La crise camerounaise n’est plus une affaire purement interne ; elle est en train de devenir le problème de toute une région, et la réponse de la République centrafricaine sera un test crucial pour l’avenir de l’Afrique centrale.

