ANALYSE – C’est un sĂ©isme diplomatique qui s’est produit dans la salle de confĂ©rence du 39ème sommet de l’Union africaine Ă Addis-Abeba. En reconnaissant solennellement la colonisation comme un « crime contre l’humanité », les chefs d’État africains n’ont pas seulement livrĂ© une dĂ©claration mĂ©morielle. Ils ont placĂ© le dĂ©bat sur le terrain du droit international, celui-lĂ mĂŞme que les puissances occidentales ont Ă©rigĂ© en Ă©tendard de leur morale politique.
La question n’est dĂ©sormais plus de savoir si cette rĂ©solution est lĂ©gitime, mais bien de mesurer ses consĂ©quences concrètes. Et dans ce jeu d’Ă©checs postcolonial, la France se retrouve dans une position pour le moins inconfortable. Va-t-elle rĂ©sister face Ă ce qu’elle doit considĂ©rer comme une offensive juridique ? Et avec quelles armes, alors qu’elle traverse elle-mĂŞme une tempĂŞte mĂ©morielle et politique ?
Le piège juridique : la France prise à son propre jeu
La qualification de « crime contre l’humanité » n’est pas anodine. Comme le rappelle la position française aux Nations unies, la France soutient activement l’Ă©laboration d’une convention universelle pour la prĂ©vention et la rĂ©pression de ces crimes. Elle se prĂ©sente mĂŞme comme un champion de ce multilatĂ©ralisme judiciaire. Dès lors, comment expliquer Ă l’opinion publique internationale que ce qui est imprescriptible Ă Nuremberg ou Ă La Haye deviendrait soudain nĂ©gociable lorsqu’il s’agit de l’histoire française en Afrique ?
Le prĂ©cĂ©dent algĂ©rien est, Ă cet Ă©gard, un avertissement. Le 24 dĂ©cembre 2025, Alger a adoptĂ© une loi criminalisant la colonisation française, listant prĂ©cisĂ©ment les « crimes » essais nuclĂ©aires, torture, pillages et rĂ©clamant des excuses officielles. Paris avait alors qualifiĂ© l’initiative d' »hostile ». Mais le mouvement s’accĂ©lère. La dĂ©cision de l’UA, portĂ©e par la dynamique panafricaine, transforme ce qui Ă©tait un contentieux bilatĂ©ral avec Alger en une revendication continentale.
La France en position de faiblesse : le contexte intérieur complique la riposte
Pour compliquer la tâche de l’ÉlysĂ©e, la France aborde cette Ă©preuve de force affaiblie sur son propre front intĂ©rieur. Le dĂ©bat passionnĂ© autour de la proposition de loi Yadan, visant Ă lutter contre l’antisĂ©mitisme, a mis en lumière les contradictions françaises. Comme le soulignent de nombreux juristes, ce texte Ă©tablit un lien explicite entre la critique d’IsraĂ«l et l’antisĂ©mitisme, crĂ©ant un dangereux prĂ©cĂ©dent d’amalgame.
Or, la question coloniale est historiquement liĂ©e Ă celle de la Palestine dans l’inconscient des opinions du Sud global. En criminalisant certaines critiques d’IsraĂ«l sur son sol, Paris affaiblit sa propre capacitĂ© Ă argumenter sur la nĂ©cessitĂ© de « dialogues apaisĂ©s » et de « commissions d’historiens » lorsqu’il s’agit de son propre passĂ© colonial. Le faisceau est troublant : on ne saurait exiger des autres ce que l’on refuse pour soi-mĂŞme.
La stratégie de contournement : Macron tente de changer le logiciel
Face Ă cette offensive, Emmanuel Macron tente une manĹ“uvre de contournement. Lors de sa confĂ©rence aux ambassadeurs le 8 janvier 2026, il a martelĂ© sa vision d’un « partenariat d’Ă©gal Ă Ă©gal » avec l’Afrique, insistant sur le fait que la France a « rééquilibrĂ© totalement les choses » sur le plan mĂ©moriel.
Le chef de l’État français joue la carte de la refondation : retrait militaire assumĂ©, nouveaux partenariats Ă©conomiques, sommet de Nairobi en mai 2026. Mais il le reconnaĂ®t lui-mĂŞme : « On a une bataille des narratifs ». Une bataille qu’il est en train de perdre sur le terrain symbolique. Pendant que Paris parle de « start-up » et de « diasporas », l’Afrique parle de justice et de rĂ©paration.
Quelles résistances possibles ?
La France dispose encore de quelques cartes. D’abord, le droit : Paris peut arguer du principe de non-rĂ©troactivitĂ© des lois et de l’absence de mĂ©canismes juridiques contraignants au niveau international pour les faits antĂ©rieurs Ă la crĂ©ation de la Cour pĂ©nale internationale. Ensuite, la diplomatie : en maintenant le dialogue avec des partenaires clĂ©s (Maroc, BĂ©nin, Kenya), l’ÉlysĂ©e peut tenter d’isoler les « durs » de la mĂ©moire.
Mais ces rĂ©sistances risquent de paraĂ®tre dĂ©risoires face Ă l’Ă©volution des mentalitĂ©s. Comme l’Ă©crivait rĂ©cemment un historien algĂ©rien, « une large partie de l’opinion africaine est très sensible Ă ces revendications ». Et l’UA vient de donner Ă cette sensibilitĂ© une traduction politique officielle.
Le passĂ© n’a jamais Ă©tĂ© aussi prĂ©sent
La France va-t-elle rĂ©sister ? Sans doute. Peut-elle le faire sans s’exposer Ă une dĂ©gradation continue de son influence ? C’est moins certain. En reconnaissant la colonisation comme un crime contre l’humanitĂ©, les chefs d’État africains ont mis fin Ă une Ă©poque oĂą l’Afrique subissait le rĂ©cit de son histoire. Ils ont ouvert un nouveau chapitre, celui de l’exigence de rĂ©paration.
Paris, engluĂ© dans ses propres contradictions mĂ©morielles et lĂ©gislatives, aborde ce nouveau monde en position de faiblesse. La question n’est plus de savoir si la France rĂ©sistera, mais combien de temps elle pourra encore ignorer que, pour une grande partie de l’humanitĂ©, le temps des excuses est dĂ©sormais rĂ©volu, et celui des comptes a commencĂ©.

