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Bangui, le 29 octobre 2025 – En janvier 2025, les autorités centrafricaines présentaient avec fierté un diamant brut de 177 carats, symbole d’un renouveau économique après la levée d’un embargo international. Dix mois plus tard, la pierre précieuse a disparu des radars, et avec elle, les espoirs qu’elle portait. Son histoire, teintée d’opacité et d’ingérence, est le reflet des luttes d’influence qui minent le secteur minier du pays.

Un trésor national aux origines troubles

Tout commence le 22 janvier 2025. Le gouvernement centrafricain dévoile en grande pompe une pierre exceptionnelle de 177,97 carats, découverte dans la localité de Nzako, dans le sud-est du pays. Le président Faustin-Archange Touadéra se déplace en personne pour examiner le joyau, dont la pureté est saluée par le ministre des Mines  Rufin Benam Beltoungou. La scène, soigneusement mise en scène, a un objectif clair : célébrer la levée, seulement deux mois plus tôt, de l’embargo sur les diamants centrafricains imposé par le Processus de Kimberley depuis 2013 en raison des conflits. La pierre est présentée comme la preuve d’un retour à la légalité et une aubaine pour l’économie nationale.

Pourtant, des questions persistent dès l’annonce. Le diamant, bien qu’expertisé par l’administration, reste la propriété d’un collecteur anonyme qui l’a acheté à un mineur artisanal. Son origine précise, Nzako, se trouvait jusqu’à récemment dans une « zone rouge » où l’exportation était interdite, ajoutant une couche de complexité à son parcours.

Le début d’une disparition

L’enthousiasme officiel est de courte durée. Selon un rapport détaillé de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), un accord d’une valeur d’environ 5 millions de dollars avec un négociant sud-africain agréé a été brusquement annulé en février 2025. La raison de cette annulation serait l’intervention du responsable du groupe paramilitaire russe Wagner basé en République centrafricaine.

Depuis, les traces de la pierre se sont évaporées. Les sources de la GI-TOC, une organisation internationale de recherche sur le crime organisé, confirment qu’il n’existe aucune preuve que le diamant ait été exporté légalement. Le diamant, source de fierté nationale, est aujourd’hui considéré comme porté disparu, son sort scellé dans l’opacité la plus totale.

Un contexte minier sous influences étrangères

La disparition de ce diamant n’est pas un incident isolé, mais le symptôme d’une réalité plus sombre : la mainmise de réseaux étrangers sur les ressources du pays.

La prédation du groupe Wagner : Présent dans le pays depuis des années, le groupe Wagner a fait de la capture des ressources minières la pierre angulaire de son économie. Ses méthodes, décrites par la GI-TOC, consistent à « éliminer les concurrents, intimider les officiels et obtenir des permis sous des conditions opaques ». Wagner contrôle déjà des sites majeurs, comme la mine d’or de Ndassima, où la production serait estimée à 100 millions de dollars par an, n’est ni déclarée ni exportée officiellement.

L’émergence du Rwanda : Aux côtés de Wagner, le Rwanda a accru son influence grâce à une coopération militaire étroite. Il mène une « diplomatie économique active », combinant investissements formels et réseaux parallèles qui faciliteraient le trafic d’or à grande échelle.

Dans ce paysage, les tentatives de l’État centrafricain pour attirer des investisseurs légitimes semblent vouées à l’échec. La levée de l’embargo, bien que célébrée, est intervenue dans un contexte politique controversé, portée par la Russie et les Émirats arabes unis, et malgré les rapports persistants sur l’insécurité dans les zones minières.

Les conséquences humaines d’une richesse confisquée

Derrière ces jeux de pouvoir géopolitiques se cache une tragédie humaine. Les civils des zones minières paient le prix fort de cette économie de prédation. La GI-TOC documente des abus, des déplacements forcés et la destruction des moyens de subsistance des communautés locales. Un homme expulsé d’un site minier contrôlé par Wagner témoigne : « La façon dont les Russes nous traitent est inhumaine. Ils tuent des gens et décapitent les corps ».

L’espoir suscité par la découverte de ce diamant exceptionnel s’est ainsi rapidement éteint, remplacé par l’amère réalité d’une richesse nationale qui, une fois de plus, semble bénéficier à des intérêts privés et étrangers au détriment du peuple centrafricain.

Une enquête dans l’impasse

Aujourd’hui, le mystère reste entier. Où est passé le diamant de 177 carats ? Les hypothèses les plus probantes pointent vers une exportation illégale via les canaux opaques de Wagner, peut-être déjà blanchie dans le commerce international des pierres précieuses. L’annulation du contrat sud-africain et l’absence de toute trace d’exportation légale accréditent cette thèse.

Pour les observateurs internationaux, cette affaire est un cas d’école. Elle démontre l’incapacité des mécanismes internationaux comme le Processus de Kimberley à empêcher la captation des ressources par des acteurs prédateurs, même après la levée formelle d’un embargo.

Le diamant de 177 carats est plus qu’une pierre précieuse disparue ; il est le symbole du combat de la République centrafricaine pour le contrôle de ses propres ressources. Son histoire révèle les défis immenses auxquels le pays est confronté : la prédation économique par des acteurs étrangers, la complicité d’élites locales et l’érosion de la souveraineté étatique. Alors que le pays tente de se reconstruire après des années de conflit, la traçabilité de ses ressources minières et leur gestion transparente restent un enjeu fondamental. Sans une régulation robuste et une volonté politique de rompre avec les réseaux opaques, les richesses du sous-sol centrafricain continueront de s’évaporer, alimentant les conflits et privant une population résiliente d’un avenir 

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