Bangui, le 1er Avril 2026 â Ă moins dâun mois de son extinction officielle, la 7e lĂ©gislature de lâAssemblĂ©e nationale centrafricaine sâapprĂȘte Ă accomplir un geste dont la portĂ©e politique et juridique nâĂ©chappe Ă aucun observateur avisĂ©. Alors que les rĂ©sultats dĂ©finitifs du premier tour des Ă©lections lĂ©gislatives ont Ă©tĂ© proclamĂ©s et que le pays se prĂ©pare Ă entrer dans une nouvelle Ăšre parlementaire, une tentative de modification du RĂšglement intĂ©rieur (RI) de lâinstitution suscite lâinquiĂ©tude et la controverse.
DerriĂšre les considĂ©rations techniques dâune rĂ©forme rĂ©glementaire, câest une question de fond qui se pose : qui est habilitĂ© Ă fixer les rĂšgles de fonctionnement de la prochaine lĂ©gislature ? Et, plus profondĂ©ment, assiste-t-on Ă une manĆuvre visant Ă tailler le futur bureau de lâAssemblĂ©e sur mesure, au profit dâune majoritĂ© que les urnes pourraient redessiner ?
Un timing pour le moins suspect
La premiĂšre objection, et non des moindres, tient au calendrier. La Constitution du 30 aoĂ»t 2023, qui fonde dĂ©sormais lâordre juridique centrafricain, impose que le RĂšglement intĂ©rieur de lâAssemblĂ©e nationale lui soit rendu conforme. Cette mise en conformitĂ©, exigĂ©e par la loi fondamentale, aurait dĂ» intervenir dĂšs la premiĂšre session suivant la promulgation du texte, soit celle dâoctobre 2023.
PrĂšs de deux ans et demi plus tard, rien nâa Ă©tĂ© fait. Ce nâest quâĂ lâapproche de la fin de la mandature â et dans un contexte Ă©lectoral dĂ©jĂ largement engagĂ© â que la machine sâest soudainement mise en branle. Ce silence prolongĂ©, suivi dâune prĂ©cipitation suspecte, interroge : pourquoi maintenant ? Pourquoi si tard, alors que la fenĂȘtre lĂ©gitime pour procĂ©der Ă cette mise Ă jour Ă©tait grande ouverte depuis des mois ?
Une législature en affaires courantes, sans légitimité réformatrice
La deuxiĂšme objection est dâordre constitutionnel et politique. Les rĂ©sultats dĂ©finitifs du premier tour des Ă©lections lĂ©gislatives du 28 fĂ©vrier 2026 ont Ă©tĂ© proclamĂ©s par la Cour constitutionnelle. Un second tour est programmĂ© pour le 18 avril. Dans lâattente de lâinstallation de la nouvelle AssemblĂ©e, la 7e lĂ©gislature, dont le mandat sâachĂšve officiellement dans quelques semaines, est dĂ©sormais cantonnĂ©e Ă la gestion des affaires courantes.
Or, modifier le RĂšglement intĂ©rieur ne relĂšve pas des affaires courantes. Il sâagit dâun acte structurant, engageant le fonctionnement de lâinstitution pour les annĂ©es Ă venir. PrĂ©tendre le faire alors que les Ă©lecteurs viennent de sâexprimer et que la composition de la future AssemblĂ©e est en cours de finalisation revient Ă confisquer une dĂ©cision qui appartient en propre Ă la 8e lĂ©gislature.
MĂȘme si certains dĂ©putĂ©s sortants devaient ĂȘtre réélus, cela ne confĂšre aucune lĂ©gitimitĂ© Ă la lĂ©gislature sortante pour imposer des rĂšgles Ă celle qui va lui succĂ©der. Le principe est simple : chaque lĂ©gislature est souveraine pour dĂ©terminer son propre mode de fonctionnement. La 7e nâa pas Ă dicter sa loi Ă la 8e.
Une condition dâĂ©ligibilitĂ© au bureau qui inquiĂšte
Le cĆur de la controverse rĂ©side dans lâune des modifications envisagĂ©es : lâinstauration dâune condition de niveau Licence (bac+3) ou Ă©quivalent pour prĂ©tendre entrer au Bureau de lâAssemblĂ©e nationale.
Ă premiĂšre vue, lâexigence semble relever du souci de compĂ©tence. Mais les juristes consultĂ©s y voient une atteinte potentiellement grave Ă la Constitution. Celle-ci dispose clairement que la condition pour ĂȘtre dĂ©putĂ© est le baccalaurĂ©at. En ajoutant une condition supplĂ©mentaire â et plus Ă©levĂ©e â pour lâaccĂšs aux fonctions au sein du Bureau, le RĂšglement intĂ©rieur crĂ©erait de fait deux catĂ©gories de dĂ©putĂ©s : ceux qui peuvent accĂ©der aux responsabilitĂ©s et ceux qui en sont exclus.
Cette hiĂ©rarchisation, contraire au principe dâĂ©galitĂ© entre les Ă©lus de la nation, heurte lâesprit et la lettre de la Constitution. Un dĂ©putĂ© Ă©lu par son peuple ne saurait voir ses droits amoindris par un texte rĂ©glementaire qui impose des conditions que la loi fondamentale ne prĂ©voit pas. Câest lĂ un glissement dont les consĂ©quences politiques pourraient ĂȘtre lourdes : Ă terme, qui dĂ©ciderait des « compĂ©tences » requises, et selon quels critĂšres ?
Un dernier acte sous surveillance
Ă moins dâun mois de la fin de la lĂ©gislature, aucun des organes de lâAssemblĂ©e â ni le Bureau, ni la ConfĂ©rence des prĂ©sidents, ni mĂȘme la PlĂ©niĂšre â nâest juridiquement habilitĂ© Ă engager une rĂ©forme de cette ampleur. Les textes encadrant le fonctionnement de lâinstitution sont clairs : les modifications du RĂšglement intĂ©rieur obĂ©issent Ă des procĂ©dures et Ă des temporalitĂ©s prĂ©cises. Les bousculer dans la prĂ©cipitation reviendrait Ă entacher dâirrĂ©gularitĂ© lâensemble du processus.
Dans les couloirs de lâAssemblĂ©e, les inquiĂ©tudes grandissent. « Nous savons tous que nous sommes au pays de BarthĂ©lemy Boganda, et que certaines personnes croient que la loi est le fruit de leur imagination », confie une source parlementaire sous couvert dâanonymat, en rĂ©fĂ©rence Ă une certaine conception de la loi comme simple expression dâune volontĂ© majoritaire, affranchie des contraintes juridiques. Mais le droit nâest pas une simple affaire de rapport de forces. Le Conseil constitutionnel, gardien de la Constitution, aura sans doute Ă se prononcer si cette initiative venait Ă prospĂ©rer. Et il nâest pas certain quâil laisse passer un tel dĂ©voiement des rĂšgles.
Lâenjeu : lâindĂ©pendance de la future AssemblĂ©e
DerriĂšre la querelle technique sur le RĂšglement intĂ©rieur se profile une question politique majeure : lâexĂ©cutif, par lâintermĂ©diaire dâune majoritĂ© sortante, cherche-t-il Ă verrouiller Ă lâavance le fonctionnement de la prochaine AssemblĂ©e ? Ă quelques semaines du second tour des lĂ©gislatives, alors que la composition de la future chambre nâest pas encore dĂ©finitivement connue, tenter dâimposer des rĂšgles qui avantageraient certaines sensibilitĂ©s au sein du Bureau aurait tout dâune manĆuvre prĂ©ventive.
Le Bureau de lâAssemblĂ©e nationale nâest pas une instance anodine. Il contrĂŽle lâordre du jour, rĂ©partit les ressources, oriente le travail parlementaire. En fixant des conditions dâaccĂšs Ă ces responsabilitĂ©s, on peut influencer la configuration politique de la future institution.
Les Centrafricains, qui viennent de voter en nombre malgrĂ© les difficultĂ©s logistiques et sĂ©curitaires, mĂ©ritent mieux que ces jeux dâarriĂšre-salle. Ils mĂ©ritent que la lĂ©gislature qui sâouvre puisse sâorganiser librement, sans que la prĂ©cĂ©dente nâait tentĂ© de lui imposer ses choix.
Appel Ă la vigilance constitutionnelle
Lâheure nâest plus aux manĆuvres de derniĂšre minute. La 7e lĂ©gislature a rempli son mandat. Il lui revient dĂ©sormais dâachever sereinement ses travaux, dans le strict cadre des affaires courantes, et de passer le tĂ©moin Ă la prochaine AssemblĂ©e dans les conditions de transparence et de respect des rĂšgles qui sâimposent.
Toute tentative de faire adopter, dans la prĂ©cipitation et hors des dĂ©lais constitutionnellement impartis, des modifications structurantes du RĂšglement intĂ©rieur serait non seulement une faute politique, mais aussi une entorse Ă lâĂ©tat de droit. Le Conseil constitutionnel, gardien de la lĂ©galitĂ©, devra veiller Ă ce que cette ligne rouge ne soit pas franchie.
Le pays a besoin de stabilitĂ©, de rĂšgles claires et dâinstitutions respectĂ©es. Il nâa pas besoin, Ă quelques semaines du renouvellement de son parlement, dâun coup de force rĂ©glementaire qui entacherait dâemblĂ©e la lĂ©gitimitĂ© de la nouvelle AssemblĂ©e. La RĂ©publique centrafricaine mĂ©rite mieux que ces habitudes dâun autre Ăąge.

