Le drapeau rouge de Jamkaran, signal de guerre ou rituel de deuil ?
TÉHÉRAN, le 01 Mars 2026 —Il flotte à nouveau au-dessus du dôme doré de la mosquée de Jamkaran. Cramoisi, lourd de sens, visible à des kilomètres à la ronde dans la ville sainte de Qom : le drapeau rouge iranien a été hissé en signe de deuil et d’appel à la vengeance après la mort d’un haut dirigeant de la République islamique. Un geste hautement codifié, que les chancelleries du monde entier ont appris à déchiffrer avec la plus grande attention.
Un symbole vieux de quatorze siècles
Pour comprendre la portée de ce déploiement, il faut remonter au 10 octobre 680 de l’ère chrétienne, sur les rives de l’Euphrate, dans la plaine de Karbala. Ce jour-là, Hussein ibn Ali, petit-fils du Prophète Mohammed et figure tutélaire du chiisme, est tué au combat par les troupes du calife omeyyade Yazid Ier. Son sang, selon la tradition chiite, n’a jamais été vengé. C’est cette dette sacrée, millénaire et indélébile, que rappelle l’inscription brodée sur le drapeau rouge : « Ya la-Thārāt al-Husayn » — « Ô vengeurs du sang d’Hussein ».
Ce cri de ralliement ne relève pas du registre ordinaire de la rhétorique politique. Il appartient à la liturgie, à l’eschatologie chiite, à ce sentiment profondément ancré dans l’identité d’un peuple qui a fait du martyre un principe de gouvernement autant qu’un horizon spirituel. Hisser ce drapeau, c’est convoquer quatorze siècles d’histoire dans le temps présent.
Jamkaran, scène du monde
La mosquée de Jamkaran n’a pas été choisie par hasard. Érigée à quelques kilomètres de Qom, haut lieu du clergé chiite et ville la plus sainte d’Iran après Mashhad, elle est associée à la figure du Mahdi l’imam caché, dont le retour est attendu pour restaurer la justice sur terre. Chaque vendredi soir, des dizaines de milliers de fidèles s’y rassemblent. Y déployer le drapeau rouge, c’est placer le deuil et la promesse de vengeance sous le regard même de l’imam occulté, lui conférant une dimension quasi eschatologique.
Les autorités iraniennes ont employé ce rituel à plusieurs reprises dans l’histoire récente : après l’assassinat du général Qassem Soleimani en janvier 2020, tué dans une frappe américaine à Bagdad, le drapeau rouge avait déjà flotté sur Jamkaran. Téhéran avait alors promis « soixante-treize représailles ». Des semaines plus tard, des missiles iraniens frappaient la base américaine d’Aïn al-Assad en Irak.
Signal politique, arme psychologique
Au-delà de sa dimension religieuse, le drapeau rouge de Jamkaran fonctionne aujourd’hui comme un instrument de communication stratégique à destination de multiples audiences simultanées.
Pour la population iranienne, il soude le deuil collectif autour d’un récit de victimisation et de résistance, deux ressorts historiquement puissants dans la mobilisation nationaliste et révolutionnaire. Pour les alliés régionaux de Téhéran le Hezbollah libanais, les factions irakiennes pro-iraniennes, les Houthis yéménites il constitue un signal d’activation potentielle. Pour les adversaires déclarés Israël, États-Unis et pour les capitales européennes, il représente un avertissement public, une déclaration d’intention codée mais explicite.
« Ce n’est pas de la propagande ordinaire, analyse un diplomate occidental en poste à Téhéran sous couvert d’anonymat. C’est un langage que la République islamique utilise pour signifier qu’elle considère le seuil franchi, que la réponse n’est pas hypothétique mais programmée. »
L’escalade dans le contexte régional
Le hissage du drapeau intervient dans un contexte de tensions exacerbées au Moyen-Orient. Depuis l’intensification des opérations militaires israéliennes à Gaza et au Liban, puis les frappes attribuées à Israël sur le sol syrien et iranien, la République islamique a multiplié les déclarations belliqueuses tout en maintenant une certaine retenue opérationnelle une posture que ses adversaires qualifient de dissuasion calculée, et que ses partisans présentent comme une patience stratégique.
La mort du dirigeant dont le sang est aujourd’hui pleuré à Jamkaran modifie-t-elle cet équilibre ? Les experts sont divisés. Pour certains, le rituel du drapeau rouge relève désormais d’une routine symbolique, vidée d’une partie de sa substance par la répétition. Pour d’autres, chaque occurrence doit être prise au sérieux dans sa littéralité.
« L’erreur serait de croire que parce qu’ils l’ont fait sans agir immédiatement par le passé, ils le feront encore cette fois », avertit un analyste spécialisé dans les affaires iraniens à l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres. « Le contexte a changé. Le seuil de tolérance aussi. »
Le poids des mots sur la toile verte du dôme
Il n’est pas anodin que ce soit la couleur rouge et non le noir du deuil ordinaire, ni le vert de l’islam qui ait été choisie par la tradition chiite pour signifier le sang injustement versé. Le rouge appelle le rouge. Il est à la fois plaie et promesse. Il dit : nous avons saigné, et ce sang sera rendu.
Alors que la fumée des conflits régionaux n’a pas fini de couvrir un Moyen-Orient en recomposition, le drapeau de Jamkaran flotte dans le vent de Qom. Téhéran a parlé dans la seule langue qu’il choisit parfois de tenir : celle du symbole absolu, là où les mots diplomatiques s’arrêtent et où l’histoire commence à bégayer ses tragédies les plus anciennes.
La rédaction d’Afrique en Plus continuera de suivre l’évolution de la situation dans la région.

