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À 93 ans, le président camerounais prépare une refonte majeure des institutions. Derrière l’écran de fumée de la modernisation, un projet fuite révèle une mécanique implacable : retour à la limitation des mandats, mais instauration d’un âge plafond qui élimine les principaux opposants.

YAOUNDÉ, 05 Mars 2026 – Au Cameroun, le vieux lion dort-il ou prépare-t-il son dernier bond ? Depuis plusieurs semaines, une fièvre réformatrice parcourt les couloirs feutrés du palais de l’Unité. À 93 ans, Paul Biya, qui règne sans partage sur les destinées du Cameroun depuis 1982, s’apprête à rouvrir le chantier constitutionnel. Une annonce plusieurs fois reportée, mais qui, cette fois, semble inéluctable.

Désormais libérée de la contrainte du calendrier électoral la présidentielle d’octobre 2025 est passée, et le Conseil constitutionnel a validé la réélection du président sortant malgré les contestations, la présidence camerounaise peut reprendre les bases des principales modifications prévues. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Entre fuites orchestrées et silences assourdissants, notre rédaction a pu reconstituer les grandes lignes d’un projet qui redessinera durablement le paysage politique camerounais.

Une mécanique institutionnelle à double détente

Le projet qui circule dans les cercles du pouvoir depuis février 2026 repose sur trois piliers apparemment techniques, mais profondément politiques.

Premier pilier : le verrou financier. La caution exigée des candidats à l’élection présidentielle serait portée à un montant oscillant entre 100 et 150 millions de francs CFA. Un bond considérable par rapport au niveau actuel, qui réduirait mécaniquement le nombre de candidatures potentielles et placerait la barrière financière à un niveau que seuls les partis solidement structurés et bien dotés seraient en mesure de franchir.

Deuxième pilier : le retour à la limitation des mandats. Le projet prévoit un retour à la limitation du nombre de mandats présidentiels, fixée à deux, chaque mandat restant d’une durée de sept ans. Ce retour à une norme abandonnée en 2008 lors de la révision constitutionnelle qui avait ouvert la voie au maintien de Paul Biya au pouvoir constituerait, en apparence, une avancée démocratique significative.

Troisième pilier, le plus décisif : l’âge limite. Le projet fixerait à 75 ans l’âge plafond pour se porter candidat à l’élection présidentielle.

L’art de verrouiller l’après-Biya

C’est ce troisième pilier qui concentre à lui seul le plus d’enjeux politiques. Une disposition présentée comme une modernisation institutionnelle, mais dont la lecture politique s’impose d’elle-même. Si elle venait à être adoptée en l’état, cette limite d’âge éliminerait juridiquement de la prochaine course présidentielle deux des figures les plus en vue de l’opposition camerounaise : Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), et Issa Tchiroma Bakary, candidat malheureux de la présidentielle d’octobre 2025, atteindraient ou dépasseraient tous deux ce seuil lors du prochain scrutin.

Derrière la technicité des chiffres et des seuils se profile une intention politique que nos sources décrivent sans ambages : ce projet de révision vise avant tout à préparer et à sécuriser une transition, en écartant par la voie juridique les adversaires les plus crédibles que le pouvoir en place a eu à affronter ces dernières années.

Issa Tchiroma Bakary, justement, ne s’y trompe pas. Depuis son exil forcé, celui qui revendique toujours sa victoire à la présidentielle d’octobre 2025 dénonce une « démocratie volée ». Dans une tribune récente, il affirme que les résultats officiels ont été falsifiés et que son mandat populaire lui a été dénié par un Conseil constitutionnel « coopté par le régime ». Pour lui, ce nouveau projet de révision n’est qu’une étape supplémentaire dans la confiscation du pouvoir.

Une opposition exsangue, une diaspora en ébullition

Sur le terrain, la répression post-électorale a laissé des traces. Près de 2 500 arrestations arbitraires auraient été documentées par les organisations de la société civile dans les cent jours suivant le scrutin d’octobre 2025. Des figures historiques de l’opposition, comme l’avocate Alice Nkom, porte-parole de la campagne Tchiroma, subissent un harcèlement judiciaire permanent.

Dans ce climat, la diaspora s’organise. Fin février, des Camerounais ont manifesté en Allemagne et aux États-Unis pour dénoncer la validation de la réélection de Paul Biya par le Conseil constitutionnel et réclamer l’annulation du scrutin. Mais ces voix peinent à percer le mur du silence des chancelleries occidentales, pourtant promptes à dénoncer les dérives autoritaires ailleurs sur le continent.

Que prépare vraiment Paul Biya ?

La grande inconnue reste le calendrier et l’ampleur exacte de la réforme. S’agit-il simplement de préparer le terrain pour un successeur choisi peut-être le fils du président, Franck Biya, dont le nom circule avec insistance ? Ou Paul Biya, qui a déjà contourné la limitation des mandats en 2008, prépare-t-il un énième tour de passe-passe pour se maintenir, lui qui aura 97 ans en 2030 ?

Les observateurs les plus avisés notent que limiter les mandats tout en fermant la porte aux opposants historiques par l’âge n’est qu’un paradoxe apparent. Cela témoigne d’une stratégie de succession qui entend contrôler à la fois le départ et l’arrivée. Une chose est sûre : lorsque qu’une réforme constitutionnelle commence à circuler dans les cercles feutrés du pouvoir à Yaoundé, le compte à rebours est souvent déjà enclenché.

L’énigme de la communauté internationale

Reste la question du regard extérieur. La France, les États-Unis et l’Union européenne, qui ont financé une partie du processus électoral, observent avec gêne ce nouveau tour de vis. Les appels à des sanctions ciblées contre les responsables camerounais se multiplient. Mais pour l’instant, Paris et Washington semblent privilégier la stabilité d’un allié dans une région troublée par le djihadisme et les crises en Afrique centrale.

Le Cameroun, lui, retient son souffle. Dans les mois à venir, le Parlement acquis à plus de 90 % au parti présidentiel sera appelé à se prononcer. Le pays saura alors si cette révision constitutionnelle est une tentative de modernisation démocratique ou, comme le craignent ses détracteurs, le plus grand hold-up politique de son histoire récente.

À l’heure où Paul Biya s’apprête à fêter ses 44 ans de pouvoir, le Cameroun s’engage dans un tunnel constitutionnel dont il sortira transformé. Reste à savoir si cette transformation se fera dans la paix ou dans la douleur.

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