L’ex-dauphin de Tshisekedi, libéré de prison, appelle à un dialogue inclusif avec les groupes armés et défie ouvertement le pouvoir
Celui que Kinshasa voulait faire taire revient en politique. Plus déterminé. Et plus dangereux.
Il fut son bras droit, son porte-voix au Parlement, l’homme qui incarnait l’âme combative de l’Union pour la démocratie et le progrès social. Il a failli y laisser sa liberté, sept ans de prison au-dessus de la tête. Aujourd’hui, Jean-Marc Kabund est libre, déterminé, et il vise haut. Dans un entretien exclusif accordé à notre rédaction, l’ancien numéro deux de la présidence congolaise lance un ultimatum moral à Félix Tshisekedi : dialoguer ou subir le naufrage. Un message qui, dans le contexte d’une guerre sanglante à l’Est, résonne comme un défi politique d’envergure.
KINSHASA — Par notre correspondant en Afrique centrale
Il y a quelques années encore, Jean-Marc Kabund incarnait la puissance tranquille du régime Tshisekedi. Secrétaire général de l’UDPS, président de l’Assemblée nationale, il était l’homme des coups durs et des discours tonitruants, le gardien du temple du parti présidentiel. Aujourd’hui, il se présente en briseur de chaînes les siennes, et celles d’une démocratie congolaise qu’il dit étouffée.
Libéré discrètement en février 2025 après avoir partiellement purgé une peine de sept ans de prison pour « outrage au chef de l’État », M. Kabund ne cherche ni à effacer le passé ni à ménager le présent. Sa voix porte la conviction abrupte de ceux qui ont traversé les geôles du pouvoir et en sont ressortis plus combatifs que jamais.
« IL FAUT PARLER AUX ENNEMIS » — LA PROPOSITION QUI DÉRANGE
Au cœur de son offensive politique, une idée aussi simple qu’explosive dans le contexte congolais actuel : organiser un dialogue politique « inclusif et sans exclusive », qui ne laisserait personne à la porte pas même les groupes armés qui ravagent le Nord et le Sud-Kivu depuis des décennies.
« La situation sécuritaire au Nord et au Sud-Kivu est catastrophique. L’armée est en difficulté, les populations fuient. Il est illusoire de penser que l’on pourra régler cette crise par la seule force militaire », lâche-t-il, avec le calme de celui qui n’a plus rien à perdre. Avant d’enfoncer le clou : « Il faut discuter avec toutes les parties prenantes au conflit, y compris ceux que l’on appelle les “ennemis”, pour trouver une solution politique durable. »
La proposition est révolutionnaire dans sa brutalité. Elle implique de s’asseoir à la même table que les combattants du M23 mouvement armé dont plusieurs rapports d’experts de l’ONU établissent la dépendance envers Kigali et d’autres milices dont la liste des crimes constitue un sinistre catalogue des horreurs de la guerre moderne. Kinshasa a balayé l’idée d’un revers de main.
« Ils voulaient me briser. Ils ont fait de moi un symbole. Je repars de l’avant, plus déterminé que jamais. » Jean-Marc Kabund, ex-secrétaire général de l’UDPS
UN RÉQUISITOIRE SÉVÈRE CONTRE L’ANCIEN MENTOR
Sur Félix Tshisekedi, Jean-Marc Kabund ne s’embarrasse d’aucune précaution rhétorique. La rupture de 2022, d’abord vécue comme une crise interne au camp présidentiel, est aujourd’hui une guerre déclarée. L’ancien allié est devenu l’accusateur principal.
« Aujourd’hui, le président gouverne en solitaire, entouré de conseillers claniques. Les institutions sont affaiblies, l’espace civique se réduit. Ma condamnation en est la preuve la plus éclatante », a-t-il martelé, le regard fixé sur un horizon que ses geôliers n’ont visiblement pas réussi à lui obscurcir.
Sa sortie de prison, survenue dans des circonstances discrètes que Kinshasa n’a pas commentées, a déconcerté les observateurs. Geste d’apaisement du pouvoir ? Calcul politique pour neutraliser un martyr trop encombrant ? Kabund, lui, impose sa propre lecture des faits : c’est sa résistance qui a eu raison des barreaux, non l’indulgence du régime.
UNE OPPOSITION EN ORDRE DISPERSÉ FACE À UN POUVOIR SUR LA DÉFENSIVE
L’appel au dialogue de M. Kabund résonne dans une capitale où la tension politique a rarement été aussi palpable. La société civile congolaise, les organisations de défense des droits humains et de nombreux partis d’opposition dénoncent depuis des mois ce qu’ils décrivent comme un rétrécissement systématique des libertés publiques, combiné à une gestion hasardeuse des réformes économiques et énergétiques.
Mais l’opposition elle-même reste son propre obstacle. Depuis sa libération, Kabund tente de fédérer les forces dissidentes autour d’un projet commun. Il se heurte à l’écueil classique de la politique africaine en période de transition : les égos surdimensionnés, les agendas personnels contradictoires, les méfiances héritées de trahisons passées. Construire une coalition solide dans ce paysage fragmenté relève du défi herculéen.
Pour l’exécutif, la réponse est tranchée. Le porte-parole du gouvernement, interrogé en marge d’un conseil des ministres, a fermé la porte sans ambiguïté : « La RDC est un État de droit souverain. Discuter avec des groupes terroristes comme le M23, soutenus par des puissances étrangères, n’est pas à l’ordre du jour. Le seul dialogue possible est celui qui se tient dans le cadre constitutionnel. »
UN ÉCHO DANS LES CHANCELLERIES OCCIDENTALES ?
Ce que Kinshasa rejette, certaines capitales étrangères commencent à envisager avec moins de répugnance. Alors que la communauté internationale multiplie les appels à une résolution négociée du conflit dans l’Est considéré par les Nations unies comme l’une des crises humanitaires les plus graves du monde , la proposition de Kabund pourrait trouver une oreille attentive dans certaines chancelleries européennes et nord-américaines.
Ces dernières, fatiguées d’une guerre qui s’enlise depuis plus de trente ans et qui a fait des millions de morts et de déplacés, sont de plus en plus enclines à explorer les voies de la négociation, même imparfaites, plutôt que de soutenir indéfiniment une option militaire dont les résultats restent décevants.
ANALYSE — Le paradoxe Kabund
L’homme qui réclame aujourd’hui le dialogue et la liberté est le même qui, hier, utilisait les leviers institutionnels du pouvoir avec une brutalité assumée. Son passé au sein du régime Tshisekedi, où il fut souvent l’artisan des méthodes musclées contre les opposants, ne l’a pas quitté. Dans l’opposition congolaise et parmi les observateurs internationaux, certains s’interrogent sur la sincérité de sa conversion démocratique. D’autres, plus pragmatiques, préfèrent juger le projet politique sur ses mérites, indépendamment de celui qui le porte. La crédibilité de Kabund reste son principal défi.
UN PARI RISQUÉ DANS UN PAYS SOUS HAUTE SURVEILLANCE
Jean-Marc Kabund entend désormais parcourir la République démocratique du Congo de bout en bout pour, dit-il, « réveiller les consciences » et reconstituer une force politique crédible. Une tournée nationale qui, dans un pays où les 2,3 millions de kilomètres carrés sont autant d’obstacles logistiques, et où le pouvoir judiciaire reste selon ses opposants étroitement lié à l’exécutif, ressemble autant à une aventure politique qu’à une prise de risque personnelle.
Car le spectre de la prison n’a pas disparu. Dans un environnement où la justice peut redevenir une arme politique à tout moment, la liberté de Kabund reste conditionnelle. Il le sait. Et il choisit néanmoins d’avancer.
Dans l’histoire politique de la RDC, le chemin du pouvoir est souvent pavé de retournements spectaculaires. Ceux qui tombaient hier reviennent demain. Jean-Marc Kabund en est la dernière illustration. Reste à savoir si sa proposition audacieuse, clivante, mais peut-être inévitable sera le commencement d’une solution, ou le début d’une nouvelle confrontation. La réponse appartient autant à Kinshasa qu’aux peuples de l’Est, épuisés d’une guerre qui n’en finit pas de finir.

