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Paris, Bangui, N’Djamena – Dans l’ombre des discours officiels sur la « refondation » des relations franco-africaines, un bouleversement stratégique est en train de redessiner la carte des alliances au cœur du continent. Depuis plusieurs semaines, un jeu d’équilibriste se joue entre N’Djamena, Khartoum et Bangui, avec la bénédiction discrète mais déterminée de la France. Au centre de cette recomposition : le rapprochement spectaculaire entre Mahamat Idriss Déby Itno et le général Abdel Fattah al-Burhan, et ses conséquences en chaîne sur la République Centrafricaine, le Soudan et la Libye. Décryptage d’un séisme annoncé.

C’est un mouvement tectonique que les chancelleries observent avec une attention mêlée d’inquiétude. Le « grand bouleversement » dont parlaient les analystes il y a quelques semaines est désormais en marche. Et comme souvent dans cette région du monde, il se joue sur plusieurs échiquiers à la fois : soudanais, tchadien, centrafricain, avec, en arrière-plan, les intérêts croisés des Émirats arabes unis, de la Russie et du retour en grâce discret de la France.

Le Tchad change de camp : la fin de l’ambiguïté

Jusqu’à récemment, Mahamat Idriss Déby Itno, dit « Kaka », jouait un jeu complexe. Officiellement, le Tchad tentait de maintenir un équilibre entre les deux belligérants soudanais : l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan (SAF) et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti ».

Dans les faits, N’Djamena a longtemps laissé passer un soutien logistique aux FSR via l’est du Tchad. Des livraisons de carburant, de nourriture et de munitions transitaient par la frontière poreuse entre les deux pays, faisant du Tchad une arrière-base précieuse pour les milices de Hemeti.

Mais cette époque est révolue. Sous l’impulsion de Paris, et avec la bénédiction discrète de l’Élysée, Mahamat Déby opère un virage à 180 degrés. Le calcul est simple : se rapprocher du camp de Burhan pour couper l’herbe sous le pied des rebelles du MPRD (Mouvement patriotique pour la renaissance et le développement), qui opèrent dans le sud du Tchad et bénéficiaient jusqu’ici de la bienveillance soudanaise.

Pour Paris, qui a officialisé le 30 janvier 2026 la « refondation » de son partenariat avec N’Djamena après une année de brouille diplomatique, ce réalignement est une aubaine. Il replace le Tchad dans le camp des alliés fiables et isole un peu plus les Russes et leurs partenaires locaux.

Hemetti pris en étau : l’étau se resserre

La conséquence immédiate de ce revirement est spectaculaire : il y a désormais « de l’eau dans le gaz » entre les anciens alliés Déby junior et Hemetti. Des accrochages ont été signalés entre l’armée tchadienne et les FSR le long de la frontière, confirmant que la lune de miel est bel et bien terminée.

Hemetti se retrouve désormais pris en étau. À l’est, Burhan et l’armée soudanaise regagnent du terrain et le pressent. À l’ouest, Déby lui ferme ses portes et verrouille la frontière. Le chef des FSR, habitué à jouer des interstices entre les États, voit son espace de manœuvre se réduire comme une peau de chagrin.

Mais Hemetti, que ses détracteurs qualifient de « sanguinaire », n’est pas homme à se laisser enfermer sans réagir. Fort de ses soutiens, il a déjà activé d’autres réseaux pour maintenir son approvisionnement en armes.

Birao, Haftar et les Émirats : les nouvelles routes de l’armement

C’est là que le dossier se corse et que la Centrafrique entre en scène. Selon nos informations, Hemetti utilise désormais deux nouvelles routes stratégiques pour contourner l’encerclement.

La première passe par le nord de la République centrafricaine, et plus précisément par l’aéroport de Birao. Cette ville, située à la croisée des frontières tchadienne, soudanaise et centrafricaine, est devenue une plaque tournante du trafic d’armes. Les avions en provenance des Émirats arabes unis y atterrissent, déchargent leur cargaison, qui est ensuite acheminée vers les positions des FSR au Darfour.

La seconde route passe par le sud de la Libye, via le fils du maréchal Haftar, qui contrôle une grande partie du territoire libyen. Ce corridor permet aux FSR de recevoir armes et munitions sans passer par le territoire tchadien désormais hostile.

Ce double contournement place le Centrafrique de Faustin-Archange Touadéra dans une position délicate. Car si Birao est utilisé par les FSR, c’est avec la bénédiction de qui ? Des groupes armés qui contrôlent la région ? Ou avec la complicité passive d’un pouvoir centrafricain qui ferme les yeux ?

Tchad-Centrafrique : les deux camps se dessinent

Le risque, désormais, est celui d’une nouvelle confrontation entre le Tchad et la République Centrafricaine. Les deux pays, qui entretiennent des relations complexes faites de méfiance et d’intérêts croisés, se retrouvent progressivement dans deux camps opposés.

D’un côté, le Tchad de Mahamat Déby, soutenu par la France et désormais aligné sur Burhan. De l’autre, le Centrafrique de Faustin-Archange Touadéra, qui a choisi depuis plusieurs années le camp russe et accueille sur son sol les forces paramilitaires issues de la réorganisation du groupe Wagner.

Le nord de la République Centrafricaine, zone de non-droit par excellence, devient ainsi l’arrière-cour des FSR et, par ricochet, une épine dans le pied tchadien. Pour N’Djamena, laisser Hemetti s’approvisionner via Birao, c’est accepter que son ennemi se renforce à sa porte. Mais intervenir en Centrafrique pour couper ces routes, ce serait ouvrir un nouveau front et s’attaquer frontalement à un pays protégé par Moscou.

Nourredine Adam s’agite : la menace d’un retour du Séléka ?

Dans ce contexte explosif, un homme s’agite de nouveau : Nourredine Adam. Figure historique de la rébellion centrafricaine, ancien chef du Séléka, cet homme-lige est connu pour sa capacité à naviguer entre tous les camps. Proche à la fois de Burhan et de Déby, il dispose de réseaux dans toute la région.

Selon des sources concordantes, Nourredine Adam multiplie les déclarations menaçantes à l’encontre du pouvoir de Faustin-Archange Touadéra. Sans passer aux actes pour l’instant, il agite la menace d’une reprise des hostilités, jouant sur la fragilité d’un régime centrafricain qui ne tient que par la présence des paramilitaires russes.

Pour Paris, cette agitation est une bonne nouvelle. Un Nourredine Adam qui bouge, c’est une pression supplémentaire sur Touadéra. C’est un message envoyé au président centrafricain : votre alliance avec les Russes vous fragilise, et vos voisins, désormais alignés, pourraient bien vous faire payer le prix de votre « infidélité ».

La France, grande gagnante du réalignement

Car c’est bien là que se joue la partie la plus discrète mais la plus importante. À Paris, on se montre très satisfait de cette nouvelle donne. Après des années de recul sur le continent, marquées par l’expulsion de ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, et par une concurrence rude avec la Russie, la France retrouve une position stratégique.

Le retour du Tchad dans le giron français, scellé par la visite de Mahamat Déby à l’Élysée fin janvier, est une victoire diplomatique majeure. Mais au-delà, c’est la perspective de voir Faustin-Archange Touadéra fragilisé, voire à terme déstabilisé, qui réjouit les stratèges parisiens.

On n’a jamais pardonné à Touadéra, à Paris, son « infidélité » avec les Russes. L’arrivée des paramilitaires de Wagner (devenus Africa Corps) en Centrafrique à partir de 2018 a été vécue comme une trahison. Et si la France a officiellement « refondé » sa relation avec l’Afrique sur des bases nouvelles, elle n’a pas oublié ceux qui ont choisi l’autre camp.

En favorisant le rapprochement Tchad-Soudan (Burhan), en poussant N’Djamena à se retourner contre Hemetti, Paris crée les conditions d’un étouffement progressif du régime de Bangui. Prise en tenaille entre un Tchad hostile au nord et un Soudan désormais aligné à l’est, le Centrafrique voit ses marges de manœuvre se réduire. Et l’agitation de Nourredine Adam, qu’on dit proche des services français, pourrait bien n’être que la partie émergée d’un iceberg beaucoup plus menaçant.

Vers un embrasement régional ?

Reste à savoir jusqu’où ira ce jeu d’échecs mortel. Hemetti a encore des atouts. Les Émirats, qui le soutiennent, ne lâcheront pas facilement leur poulain. La Russie, via ses proxies centrafricains, n’a aucun intérêt à voir tomber Touadéra. Et la France, si elle jubile en privé, devra veiller à ce que l’incendie ne se propage pas au-delà de ses alliés.

Car dans cette région où les frontières sont des lignes sur une carte et les allégeances des marchandises qui s’échangent au gré des vents, un embrasement est vite arrivé. Le grand bouleversement est en marche. Reste à savoir s’il se fera dans le sang ou dans la recomposition silencieuse des rapports de force.

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