Bangui, le 16 Février 2026 – L’affaire Dologuélé met en lumière une dérive inquiétante. En refusant d’exécuter une décision du Conseil constitutionnel, le gouvernement crée une nouvelle catégorie de citoyens : les « apatrides administratifs ».
ANALYSE – L’affaire serait presque risible si elle ne bafouait pas autant les principes élémentaires de l’État de droit. Anicet Georges Dologuélé, ancien chef de gouvernement et président de l’Union pour le Renouveau Centrafricain (URCA), est devenu le symbole vivant d’un paradoxe centrafricain : il est juridiquement centrafricain, mais administrativement « effacé ».
L’Arlésienne du passeport
Depuis le 14 novembre 2025, Anicet Georges Dologuélé possède un « droit opposable » à la nationalité centrafricaine, certifié par la plus haute juridiction du pays. Pourtant, comme il le confie à notre rédaction, l’administration refuse obstinément de matérialiser ce droit en un document de voyage.
Le 3 février 2026, en saisissant le Président de l’Assemblée nationale, il espérait briser le mur du silence. En vain. Le 16 février, sa nouvelle tentative de dépôt de dossier s’est heurtée à une fin de non-recevoir explicite : « sur instructions de la hiérarchie ».
Cette formule, anodine en apparence, est en réalité une bombe à retardement pour l’État de droit. Elle signifie qu’au sommet de l’État, une décision a été prise de ne pas appliquer une décision de justice.
Une stratégie d’étouffement ?
Pour les observateurs de la vie politique centrafricaine, ce traitement n’est pas anodin. En privant un opposant de passeport, on le prive de ses moyens d’action.
· Isolement diplomatique : Sans passeport, impossible de voyager pour porter la voix de l’opposition sur la scène internationale.
· Entrave économique : Impossible de gérer d’éventuels intérêts à l’étranger ou de rencontrer des partenaires.
· Usure psychologique : Le statut d' »apatride » est une épée de Damoclès qui fragilise et discrédite.
« C’est une technique classique de harcèlement administrative », analyse un politologue banguissois sous couvert d’anonymat. « On ne l’emprisonne pas, on ne l’exile pas. On le rend simplement invisible. Un homme sans passeport n’existe pas aux yeux du monde. »
Le précédent dangereux
Si l’administration peut, sur une simple « instruction », refuser d’appliquer une décision du Conseil constitutionnel, alors c’est tout l’édifice judiciaire du pays qui vacille.
Le Conseil constitutionnel avait pourtant été clair : « Aucun acte administratif n’atteste qu’il ait perdu sa nationalité. » En refusant de délivrer le passeport, l’administration affirme le contraire par son silence. Elle crée un vide juridique où le citoyen Dologuélé flotte, sans existence légale.
Et maintenant ?
Que peut faire un homme que son propre pays refuse de voir ?
· La CEDEAO/CEEAC ? Il pourrait saisir la Cour de Justice de la CEMAC ou d’autres instances sous-régionales pour « violation des droits de l’homme ».
· Les recours internes ? Il peut théoriquement porter plainte pour « abus d’autorité », mais contre qui ? Contre une « instruction hiérarchique » fantôme ?
· La pression médiatique : C’est l’arme qu’il utilise aujourd’hui.
Anicet Georges Dologuélé ne demande ni privilège ni faveur. Il demande simplement que l’État applique sa propre Constitution. En attendant, il reste chez lui, à Bangui, avec un statut unique en son genre : citoyen de plein droit d’un pays qui lui refuse le droit d’exister.
Notre opinion : En traitant un opposant de premier plan comme un apatride, le gouvernement centrafricain ne discrédite pas seulement un homme. Il discrédite l’ensemble des institutions qu’il prétend défendre. Le silence du ministère de l’Intérieur est assourdissant. Mais bientôt, c’est la communauté internationale qui pourrait hausser le ton.

