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ANALYSE – La scène, cordiale, presque trop rodée, s’est déroulée le 5 mars au Kremlin. Vladimir Poutine accueillait pour la huitième fois Faustin-Archange Touadéra, réélu confortablement en décembre dernier avec le soutien affiché des « instructeurs » russes. À l’issue des discussions, notre rédaction s’est procuré les grandes lignes des accords conclus : la création d’une commission intergouvernementale pour le commerce et la coopération économique, un projet de mini-centrale électrique, et des promesses d’échanges commerciaux renforcés. En apparence, une victoire pour Bangui. En réalité, une question lancinante taraude les observateurs et les oppositions : le président Touadéra a-t-il une vision claire du développement de son pays, ou négocie-t-il, inconsciemment, l’installation d’une nouvelle dépendance, aussi contraignante que l’ancienne tutelle française ?

Le mirage des accords commerciaux pour un pays sans usines

Le premier problème saute aux yeux de tout économiste : la République centrafricaine est un pays consommateur, pas un pays producteur. Avec un PIB par habitant de seulement 516 dollars et une économie de subsistance, le pays ne possède quasiment pas d’industries de transformation. Dans ce contexte, que signifie concrètement un « accord commercial » avec la Russie ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, les exportations centrafricaines vers la Russie étaient si négligeables qu’elles n’apparaissent même pas dans les statistiques. À l’inverse, la Centrafrique importe de Russie des vaccins, des légumes secs et des véhicules. Le flux est déséquilibré, et tout porte à croire qu’il le restera. Le président Touadéra a certes exprimé le souhait que des investisseurs russes viennent développer l’agriculture locale (coton, arachides, sucre). Mais tant que ces projets d’investissement productif resteront des vœux pieux, les « accords commerciaux » signés à Moscou ne seront qu’un corridor à sens unique pour les marchandises russes.

Un expert du Centre d’études africaines de la HSE cité par Izvestia résume le dilemme : « Il n’y a pas besoin de parler de projets énergétiques à grande échelle. La République centrafricaine n’a tout simplement pas de quoi financer de tels projets, et la Russie ne peut pas les réaliser gratuitement ». On touche ici au cœur du problème : sans industrialisation préalable, le commerce n’est qu’une forme élégante de l’aide, ou pire, d’endettement masqué.

La mini-centrale : une rustine sur un réseau agonisant

Le projet de mini-centrale électrique est, à lui seul, l’illustration parfaite de ce paradoxe. La République Centrafricaine souffre d’une pénurie énergétique chronique : quelques centrales vétustes, un réseau obsolète, des coupures permanentes. Offrir une mini-centrale à Bangui, c’est comme offrir un groupe électrogène à un hôpital qui n’a pas de chirurgien. L’intention est louable, mais elle ne règle rien structurellement.

Le pays a besoin d’un plan Marshall énergétique : des barrages, des lignes haute tension, une maintenance formée et payée sur le long terme. Or, la Russie, après huit ans de discussions et huit visites de Touadéra, n’a toujours pas présenté de projet rentable dans ce domaine. Pire, les promesses antérieures, comme celle d’une mini-centrale nucléaire évoquée avec Rosatom, sont restées lettre morte. En acceptant ces « miettes » technologiques, Bangui risque de se satisfaire de l’accessoire et de laisser passer l’essentiel : un véritable partenariat industriel qui transformerait ses matières premières sur place.

La tentation du « tout-sécuritaire » et le risque de l’enfermement

Pour comprendre pourquoi le président Touadéra persiste dans cette voie, il faut regarder du côté de la sécurité. Depuis 2018, les instructeurs russes (ex-Wagner, désormais « Africa Corps ») sont le véritable bouclier du régime. Ils ont permis l’organisation d’élections, ils protègent Bangui contre les groupes armés. Cette dépendance sécuritaire absolue conditionne toute la diplomatie de Touadéra.

Le problème, c’est que Moscou ne fait pas dans la philanthropie. En échange de sa protection, la Russie a obtenu des concessions minières (diamant, or, uranium) et verrouille désormais l’espace médiatique et politique centrafricain via des conseillers comme Valery Zakharov, un ancien du FSB. Le pays est en train de passer d’une dépendance coloniale française à une dépendance militaro-économique russe, avec un risque majeur : l’isolement.

Un rapport de Pangea-Risk alertait dès 2024 sur les projets de lois centrafricains alignant le pays sur la Russie et pénalisant les organisations liées à l’UE et aux États-Unis. Une telle dérive couperait Bangui des financements humanitaires et budgétaires occidentaux, le laissant seul avec un partenaire russe dont les promesses économiques peinent à se concrétiser.

La France chassée, mais pour quel résultat ?

Le discours du Kremlin est habile : il vend son offre comme une décolonisation, une libération du joug français. La propagande russe en Afrique martèle ce message avec efficacité, utilisant certains médias locaux pour diaboliser Paris et présenter Moscou comme un sauveur.

Mais sur le terrain, qu’a gagné le peuple centrafricain ? La France est partie, mais les mines sont toujours exploitées par des intérêts étrangers. La Russie fournit des armes et du blé, mais ne construit pas d’usines. Comme le souligne le Centre de contre-désinformation ukrainien, « les objectifs réels de la Russie sont distinctement néocoloniaux : rendre les pays africains dépendants, exploiter les ressources locales, et utiliser ces nations dans leur confrontation avec l’Occident ».

Le président Touadéra joue un jeu dangereux. En misant tout sur la carte russe, il troque une dépendance historique contre une dépendance stratégique. Mais alors que la France, malgré ses défauts, apportait des financements budgétaires et une ouverture sur l’Europe, la Russie apporte des instructeurs et des promesses de mini-centrales.

La question que nous posons, en tant que média d’analyse, est donc existentielle : Monsieur Touadéra négocie-t-il en position de force, fort d’une vision de long terme pour industrialiser son pays ? Ou se laisse-t-il griser par le confort sécuritaire offert par Moscou, au risque de transformer la République Centrafricaine en un énième réservoir de matières premières pour une puissance étrangère, avec pour seule différence le drapeau hissé au mât ?

L’histoire récente de l’Afrique est pavée de ces « amitiés spéciales » qui ont fini en impasses. La République Centrafricaine, qui a tant besoin d’écoles, d’hôpitaux et d’usines, mérite mieux qu’une mini-centrale et des déclarations d’intention. Elle mérite un véritable plan d’industrialisation. Et pour l’instant, les issues de la rencontre de Moscou ne permettent pas de penser que ce chemin a été pris.

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